Jeune, j’étais trop sage,
Et voulais trop savoir:
Je ne veux en partage[332]
Que badinage,
Et touche au dernier âge
Sans rien prévoir.
Il fit ces vers en présence de son neveu, le marquis de Fénélon, depuis ambassadeur à La Haye. C’est de lui que je les tiens[333]. Je garantis la certitude de ce fait. Il serait peu important par lui-même, s’il ne prouvait à quel point nous voyons souvent avec des regards différents, dans la triste tranquillité de la vieillesse, ce qui nous a paru si grand et si intéressant dans l’âge où l’esprit, plus actif, est le jouet de ses désirs et de ses illusions.
Ces disputes, long-temps l’objet de l’attention de la France, ainsi que beaucoup d’autres nées de l’oisiveté, se sont évanouies. On s’étonne aujourd’hui qu’elles aient produit tant d’animosités. L’esprit philosophique, qui gagne de jour en jour, semble assurer la tranquillité publique; et les fanatiques mêmes, qui s’élèvent contre les philosophes, leur doivent la paix dont ils jouissent, et qu’ils cherchent à perdre.
L’affaire du quiétisme, si malheureusement importante sous Louis XIV, aujourd’hui si méprisée et si oubliée, perdit à la cour le cardinal de Bouillon. Il était neveu de ce célèbre Turenne à qui le roi avait dû son salut dans la guerre civile, et depuis, l’agrandissement de son royaume.
Uni par l’amitié avec l’archevêque de Cambrai, et chargé des ordres du roi contre lui, il chercha à concilier ces deux devoirs. Il est constant, par ses lettres, qu’il ne trahit jamais son ministère en étant fidèle à son ami. Il pressait le jugement du pape, selon les ordres de la cour; mais en même temps il tâchait d’amener les deux partis à une conciliation.
Un prêtre italien, nommé Giori, qui était auprès de lui l’espion de la faction contraire, s’introduisit dans sa confiance, et le calomnia dans ses lettres; et poussant la perfidie jusqu’au bout, il eut la bassesse de lui demander un secours de mille écus; et après l’avoir obtenu, il ne le revit jamais.
Ce furent les lettres de ce misérable qui perdirent le cardinal de Bouillon à la cour[334]. Le roi l’accabla de reproches, comme s’il avait trahi l’état. Il paraît pourtant, par toutes ses dépêches, qu’il s’était conduit avec autant de sagesse que de dignité.
Il obéissait aux ordres du roi en demandant la condamnation de quelques maximes pieusement ridicules des mystiques, qui sont les alchimistes de la religion: mais il était fidèle à l’amitié en éludant les coups que l’on voulait porter à la personne de Fénélon. Supposé qu’il importât à l’Église qu’on n’aimât pas Dieu pour lui-même, il n’importait pas que l’archevêque de Cambrai fût flétri. Mais le roi, malheureusement, voulut que Fénélon fût condamné; soit aigreur contre lui, ce qui semblait au-dessous d’un grand roi; soit asservissement au parti contraire, ce qui semble encore plus au-dessous de la dignité du trône. Quoi qu’il en soit, il écrivit au cardinal de Bouillon, le 16 mars 1699, une lettre de reproches très mortifiante. Il déclare dans cette lettre qu’il veut la condamnation de l’archevêque de Cambrai; elle est d’un homme piqué. Le Télémaque fesait alors un grand bruit dans toute l’Europe; et les Maximes des Saints, que le roi n’avait point lues, étaient punies des maximes répandues dans le Télémaque, qu’il avait lues.
On rappela aussitôt le cardinal de Bouillon. Il partit; mais ayant appris, à quelques milles de Rome, que le cardinal doyen était mort, il fut obligé de revenir sur ses pas pour prendre possession de cette dignité qui lui appartenait de droit, étant, quoique jeune encore, le plus ancien des cardinaux.
La place de doyen du sacré collége donne à Rome de très grandes prérogatives; et, selon la manière de penser de ce temps-là , c’était une chose agréable pour la France qu’elle fût occupée par un Français.