Néron, dit-on, les persécuta. Tacite nous apprend qu'ils furent accusés de l'incendie de Rome, & qu'on les abandonna à la fureur du Peuple. S'agissait-il de leur créance dans une telle accusation? Non sans doute. Dirons-nous que les Chinois, que les Hollandais égorgerent, il y a quelques années, dans les Fauxbourgs de Batavia, furent immolés à la Religion? Quelque envie qu'on ait de se tromper, il est impossible d'attribuer à l'intolérance le désastre arrivé sous Néron à quelques malheureux demi-Juifs & demi-Chrétiens.[16]
CHAPITRE IX.
Des Martyrs.
IL y eut dans la suite des Martyrs Chrétiens: il est bien difficile de savoir précisément pour quelles raisons ces Martyrs furent condamnés; mais j'ose croire qu'aucun ne le fut sous les premiers Césars, pour sa seule Religion; on les tolérait toutes; comment aurait-on pu rechercher & poursuivre des hommes obscurs, qui avaient un culte particulier, dans le temps qu'on permettait tous les autres?
Les Titus, les Trajans, les Antonins, les Decius n'étaient pas des barbares: peut-on imaginer qu'ils auraient privé les seuls Chrétiens d'une liberté dont jouissait toute la terre? Les aurait-on seulement osé accuser d'avoir des mysteres secrets, tandis que les mysteres d'Isis, ceux de Mitras, ceux de la Déesse de Syrie, tous étrangers au culte Romain, étaient permis sans contradiction? Il faut bien que la persécution ait eu d'autres causes, & que les haines particulieres, soutenues par la raison d'Etat, ayent répandu le sang des Chrétiens.
Par exemple, lorsque St. Laurent refuse au Préfet de Rome, Cornelius Secularis, l'argent des Chrétiens qu'il avait en sa garde, il est naturel que le Préfet & l'Empereur soient irrités; ils ne savaient pas que St. Laurent avait distribué cet argent aux pauvres, & qu'il avait fait une œuvre charitable & sainte, ils le regarderent comme un réfractaire, & le firent périr.[17]
Considérons le martyre de St. Polyeucte. Le condamna-t-on pour sa Religion seule? Il va dans le Temple, où l'on rend aux Dieux des actions de graces pour la victoire de l'Empereur Decius; il y insulte les Sacrificateurs, il renverse & brise les Autels & les Statues: quel est le Pays au monde où l'on pardonnerait un pareil attentat? Le Chrétien qui déchira publiquement l'Edit de l'Empereur Dioclétien, & qui attira sur ses freres la grande persécution, dans les deux dernieres années du regne de ce Prince, n'avait pas un zele selon la science; & il était bien malheureux d'être la cause du désastre de son parti. Ce zele inconsidéré qui éclata souvent, & qui fut même condamné par plusieurs Peres de l'Eglise, a été probablement la source de toutes les persécutions.