Si le Ciel vous a assez aimé pour vous faire voir la vérité, il vous a fait une grande grace: mais est-ce à ceux qui ont l'héritage de leur Pere, de haïr ceux qui ne l'ont pas? (Esprit des Loix, Liv. 25.)
On pourrait faire un Livre énorme, tout composé de pareils passages. Nos Histoires, nos Discours, nos Sermons, nos Ouvrages de morale, nos Catéchismes, respirent tous, enseignent tous aujourd'hui ce devoir sacré de l'indulgence. Par quelle fatalité, par quelle inconséquence démentirions-nous dans la pratique une théorie que nous annonçons tous les jours? Quand nos actions démentent notre morale, c'est que nous croyons qu'il y a quelque avantage pour nous à faire le contraire de ce que nous enseignons; mais certainement il n'y a aucun avantage à persécuter ceux qui ne sont pas de notre avis, & à nous en faire haïr. Il y a donc, encore une fois, de l'absurdité dans l'intolérance. Mais, dira-t-on, ceux qui ont intérêt à gêner les consciences, ne sont point absurdes. C'est à eux que s'adresse le petit Chapitre suivant.
CHAPITRE XVI.
Dialogue entre un mourant & un homme qui se porte bien.
UN Citoyen était à l'agonie dans une Ville de Province; un homme en bonne santé vint insulter à ses derniers moments, & lui dit:
Misérable! pense comme moi tout-à-l'heure, signe cet Ecrit, confesse que cinq propositions sont dans un Livre que ni toi ni moi n'avons jamais lu; sois tout-à-l'heure du sentiment de Lamfran contre Berenger, de St. Thomas contre St. Bonaventure; embrasse le second Concile de Nicée contre le Concile de Francfort; explique-moi dans l'instant, comment ces paroles: Mon pere est plus grand que moi, signifient expressément: Je suis aussi grand que lui.
Dis-moi comment le Pere communique tout au Fils, excepté la paternité, ou je vais faire jetter ton corps à la voirie; tes enfants n'hériteront point, ta femme sera privée de sa dot, & ta famille mendiera du pain que mes pareils ne lui donneront pas.
Le Mourant.
J'entends à peine ce que vous me dites; les menaces que vous me faites parviennent confusément à mon oreille, elles troublent mon ame, elles rendent ma mort affreuse. Au nom de Dieu, ayez pitié de moi!
Le Barbare.