—«Peuh!» dit R... en le taquinant parce qu’il avait pris plaisir à entendre le son de sa propre voix. «Ainsi vous voulez enlever à Moréas sa prétention d’appartenir à la noble lignée des Grecs, prétention qui du moins lui était garantie de par son Alexandrinisme.»

—«Vous avez tous raison,» dit S..., qui s’était tu jusqu’à présent et ses yeux étincelèrent du plaisir qu’il avait à nous apporter la solution au problème psychologique qui nous occupait.

—«Tous raison! Mais c’est phénoménal», s’écria R... «Voilà la véritable république des lettres: tout le monde a raison.»

—«Oui,» dit S... «N’avez-vous pas remarqué que Moréas a reçu directement de la nature et des circonstances ce que nous autres nous n’acquérons que lentement, péniblement et toujours un peu à l’aventure: je veux dire la personnalité double, l’âme double, si vous voulez, qui seule nous permet de comprendre quelque chose à l’énigme du monde?»

—«Deux âmes,» soupira R..., «mais je proteste! Dans le temps j’ai dû faire de mon mieux pour oublier que j’en avais une seule. Continuez donc: rien n’est aussi calmant pour les nerfs qu’un conte de fées.»

—«Moréas,» poursuivit S..., «appartient par sa naissance à une race vigoureuse et naïve, créée pour goûter la beauté; d’autre part, il s’est trouvé placé dès sa jeunesse et a achevé son éducation au milieu de notre civilisation un peu mûre. Il s’est assimilé les éléments étrangers de cette culture raffinée grâce à la faculté d’imitation qui est propre aux peuples jeunes. Néanmoins, la diversité fondamentale de sa nature n’est pas oblitérée. Quand il vante les immenses trésors de mots dont il possède la clef, l’idée qu’il se fait de son pouvoir linguistique ne vient guère, comme il le croit lui-même, de sa connaissance absolue du domaine du langage, mais de l’énergie avec laquelle cet étranger aux forces vierges sait manier la langue. Elle est une puissance hors de lui qu’il contraint à lui obéir. Et voilà ce qui fait ressembler son œuvre au but que nous poursuivons. Nous aussi, nous avons pour idéal d’objectiver la langue en dehors de nous, afin de pouvoir nous en servir à notre gré.»

—«Je commence à me réconcilier avec votre idée de l’âme double,» dit R..., qui pensait à ses affres d’écrivain. «Racontez-nous donc la fin de votre légende.»

—«Mais je ne pourrais que me répéter, en creusant plus avant l’idée que je vous ai proposée,» dit S.... «Il est facile de voir que la conduite de Moréas, avec son mélange de vanité maladroite et de finesse, s’explique par l’amalgame de deux natures, tout comme son effort continuel pour harmoniser deux mondes d’idées différents, le Moyen Age et la Renaissance, doit s’interpréter par les mêmes causes. Quant au côté sentimental de ses poésies, vous y entendrez très distinctement, en écoutant bien, la plainte d’un homme qui ne sait pas se retrouver dans le monde qui l’environne. Dans ses Étrennes à Doulce je trouve qu’il y a un poème très remarquable et très caractéristique, où il dit à sa façon la diversité des deux natures qui se partagent le fond de son âme. Il y parle, avec une fierté de palikare, de ses cheveux noirs, de son œil ardent, de la force de son esprit, du pouvoir de ses chants. Peut-être que les hommes, émerveillés de tant de dons, le croiront capable de lutter contre la fatalité. Mais une seule a vu clair dans son cœur:

Mais toi, sororale, toi, sûre

Amante au grand cœur dévoilé,