Ainsi les divers états d’âme,—de l’anima sensitiva,—de la jeunesse parisienne passent devant notre esprit, comme des tableaux de paysages, très purs de lignes, et frappants par leur ton et leur exécution: ils nous font connaître une contrée étrangère. Nous parcourons cet album d’artiste, en méditant sur ce qu’il nous laisse voir, jusqu’à ce que nous entendions de loin quelqu’un venir à nous. Ah! depuis bien longtemps j’ai attendu le son de ces pas, qui se rapprochent enfin. Il vient, LE POÈTE, Paul Verlaine, et nous fermons le livre que nous étions occupés à feuilleter, les Cornes du Faune.

PRÉLUDE

Permettez-moi de commencer par un conte.

Il y avait une fois un faune, très jeune et un peu sauvage, mais si peu! c’était plutôt un faune doux, timide et presque humain, quand il vint vivre parmi les hommes. Vite blessé par un mot dur, il revenait néanmoins parmi ses frères parce qu’il avait besoin d’être aimé et d’aimer à son tour. Ce besoin était si grand qu’il se sentait brûler les entrailles, comme par un feu véritable. Je dis les entrailles, car ce que nous nommons le cœur, chez les faunes est placé un peu plus bas. Les gens avec qui il vivait, gens gais et chantant presque toujours, s’amusaient de la gentillesse folâtre du petit faune. Et faune il l’était vraiment, quoique craintif de sa nature, plutôt mélancolique même, à cause du désir infini qui le consumait. Mais il était toujours prêt à faire d’étranges gambades.

Cependant un jour ses hôtes furent extrêmement surpris. On donnait, dans un immense jardin, l’un des banquets auxquels ils assistaient tous d’habitude, et ils demandèrent au faune une chanson. Il les étonna tous en modulant dans la perfection une mélodie d’ordre composite, triste d’abord, puis hardie et espiègle comme un page malin et se terminant par un finale tant soit peu grandiose. Les convives se regardèrent gaiement et se dirent: Encore trop de souvenirs des grands maîtres! mais bien du talent! et si jeune!

Pendant ce temps, le chanteur avait disparu: pour se dérober aux applaudissements? Ah! que non! les allées du grand parc l’avaient attiré et soudain de loin on entendit les sons d’une flûte magique. C’était le faune qui jouait un air pour son propre plaisir, un air libre et original, mais d’un charme si pénétrant, qu’on ne pouvait se soustraire à l’enchantement. Et c’étaient des sons coquets et tendres, extatiques, malicieux et mourants et d’une langueur si ravie qu’on éprouvait aux oreilles le chatouillement d’un mystérieux attouchement.

Lorsqu’on revit le faune, il avait subi une métamorphose. Ce n’était plus un faune; il était devenu semblable aux autres hommes: une jolie fille l’avait ensorcelé. Il avait pris les allures d’un amant très épris et presque d’un bon père de famille. Et il chantonnait des ariettes à la manière de Coppée.

Ensuite survinrent des malheurs graves pour tout le monde; le pays et la petite famille en furent accablés. Adieu la raison raisonnante et raisonnable! Le faune fit des siennes; il se prit à vagabonder, à gambader, à sauter par-dessus toutes les bornes du respect qu’on doit aux choses, aux hommes, et à soi-même. Et plus ses excès se multipliaient, plus il s’entêtait dans sa fierté de Titan escaladeur du ciel, jusqu’à ce qu’un beau jour la police vînt à s’en mêler et l’enserra derrière une grille forte.

Oui, on le mit sous les verrous, le pauvre faune; on voulut lui rendre la raison en le condamnant à regarder du mauvais côté de hautes murailles blanches.

Peut-être qu’elles lui apportèrent plus que de la raison. Car cette ardeur infinie, qui le consumait, ne trouvant plus d’issue, s’amassait au fond de son âme et y bouleversait tous les sentiments, comme le soc lourd de la charrue laboure la terre dure pour préparer la croissance du bon grain. Oui, ce temps-là fut une préparation douloureuse pour la germination d’un grain étrange.