Dans une nouvelle d’une beauté parfaite, Louise Leclercq, Verlaine nous a peint, à sa façon, la société bourgeoise de Paris. Au premier abord, tout paraît très banal: il nous décrit un magasin quelconque de nouveautés, les bonnes gens qui en dirigent les affaires, avec une honnêteté et une exactitude irréprochables, leur fille saine, belle et bonne, l’enfant chérie de la maison. Mais on s’aperçoit bientôt que dans ce cercle restreint circule un large courant de vie profonde. Et par l’ingénuité de sa conception cette simple nouvelle prend les proportions d’un récit épique. Chaque personnage vit et respire dans son atmosphère personnelle, indépendant des autres; les sentiments et les actions correspondantes atteignent leur maturité complète; ce qui est vieilli se détache de son milieu sans laisser de lacune. Tout contact de la vie générale et de l’individualité, tout choc des individus entre eux est supprimé. Quand Louise, la jeune fille, quitte sa famille pour suivre son amant, le poète écrit simplement:

«Elle avait quitté ses parents sans un mot d’adieu, rien, rien et rien! Ce n’était ni une fuite ni un départ. C’était une destinée qui allait où elle devait aller. Tout sentiment autre que l’amour était aboli pour elle. Son action n’était pas de la révolte, même instinctive, mais bel et bien la vie qui passait, la tirant à sa suite.»

Cependant l’amour filial ne nous est point proposé comme une quantité négligeable dans ce monde-là. Seulement, il n’entre dans le cœur de la jeune femme qu’à son temps et sans être accompagné de repentirs superflus. Le sentiment du devoir nous apparaît comme un fruit, qui croît et mûrit d’après ses propres lois.

C’est là une conception toute païenne de la vie. La vie, suivant le poète, est bonne en soi; elle aide chacun à son tour à conquérir sa place au soleil, et elle rejette comme une chose inutile le conflit des devoirs. A nous de lui laisser poursuivre sa route et de ne pas lui opposer une résistance folle. Alors l’existence marchera d’un pas sûr et rhythmique: elle sera complète en soi.

C’est de cette vie-là que le poète se sent exilé; il peut la reconstruire, il peut essayer, grâce à son imagination, de modeler d’après cette conception ce qui l’environne: mais tout cela ne ressemble en rien au monde qu’il voit devant lui. Et ce qu’il chérit dans cette patrie de son esprit et de ses vagues souvenirs préhistoriques, c’est qu’on y laisse libre jeu à la personnalité humaine, tandis que le cours général des choses y est fixé suivant une loi certaine.

Car le poète sent vivement le besoin d’une loi et même d’une loi sévère; mais il ne veut pas se laisser forcer la main par elle, il veut l’accepter librement. Il est d’abord et avant tout un homme de l’âge d’or, un homme semblable à ceux dont parle Gœthe dans son Élégie romaine:

«Dans les temps héroïques, quand les dieux et les déesses aimaient encore aux cieux comme sur terre, le désir succédait au premier regard, et la jouissance au désir.»

Mais il est prêt à faire légitimer cet état de choses pour lui si naturel, à condition toutefois que la nature aura fait d’abord valoir ses droits. Il n’y a pas d’opposition pour lui entre la loi et la nature de l’homme; l’une aide l’autre, mais la nature doit toujours aller devant.

Cette figure idéale de femme, qu’il nous a montrée dans Louise Leclercq, c’est pour le poète l’incarnation naïve de cette règle fixe de la vie, qu’il accepterait loyalement de tout cœur.

«Elle, c’est la bonne chrétienne, la mère par excellence, l’épouse aimante et la femme forte, en un mot l’unième sur mille.»