Le soir est venu et la petite famille est rassemblée autour de la lampe. Tout à coup, la mère se souvient qu’on a oublié les poules; les deux aînés, sous quelque prétexte futile, ne bougent pas, parce qu’ils ont peur; c’est affaire au plus jeune, qui passe pour un vaurien. Poil-de-Carotte s’aventure au milieu des ténèbres, plein de frayeur, et voit des monstres sans nom le menacer dans l’obscurité. Quand il retourne à la lumière, après avoir accompli sa tâche, il se sent héros, et croit fermement que les autres l’admireront pour sa vaillance. Quelle est la désillusion qui l’attend, lorsqu’il cherche l’expression de cette admiration sur leurs visages! Les deux aînés continuent leur travail sans lever les yeux et la mère dit de sa voix sèche: «Poil-de-Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.»

L’incident, pour petit qu’il soit, est devenu tout un drame. Poil-de-Carotte a éprouvé un choc dans sa conscience de gamin. D’abord humilié comme le plus petit qui semble créé pour faire les besognes désagréables, il prend joliment sa revanche en se donnant la sensation exquise d’une fierté de héros triomphateur des ombres de la nuit. Mais le sens qu’il attribue à cette petite comédie héroïque a été faussé par l’attitude que le monde, je veux dire sa famille, a prise envers lui: tous l’ont poussé vers l’obscurité et le danger, lorsqu’il a eu peur; personne ne l’a remarqué, lorsqu’il a donné la preuve suprême de son courage.

Et cet accompagnement en sens inverse, enflant la voix quand on se sent déprimé, baissant le ton et jouant à la nonchalance, quand on est exalté par l’accomplissement de son devoir, indique bien le chassez-croisez perpétuel que font l’individu et son entourage. C’est l’expérience la plus pénible et la plus commune de l’existence et c’est l’expérience fondamentale de la personnalité pendant sa période de croissance.

Les récits suivants ajoutent des traits nouveaux à la physionomie morale du petit garçon. Poil-de-Carotte entrera en conflit avec le précepte: tu ne seras pas cruel, tu ne mentiras pas; le pauvre martyr de sa propre bonne volonté sera poussé même à violer la première règle de l’humanité: tu aimeras tes parents. Et le sermon que le monde, se fondant sur ces grandes lois morales, ne manquera pas de lui faire aura toujours pour base une fausse opinion sur ce qui se passe au fond de son cœur. Le cœur de Poil-de-Carotte ne répond guère à l’événement tel que les autres l’ont vu.

C’est ainsi que le petit garçon marche à la découverte de lui-même et de ce qui est en dehors de lui. Cependant l’auteur se restreint aux faits seuls de son récit; avec un pouvoir rare sur son talent il sait faire tenir le récit,—et naturellement, sans l’ombre d’intention,—dans les bornes d’une conscience d’enfant. Par l’énergie simple et l’intégrité de son langage il empoigne le lecteur et le contraint à comprendre ce que Poil-de-Carotte ne distingue encore que vaguement. On voit la figure du père bienveillant, mais un peu nonchalant pour les choses du ménage; on sent l’esprit de domination et le cœur exclusif plutôt que dur de la mère. Or Poil-de-Carotte voit seulement le détail des actes qui le touchent, tandis que ses sentiments ne sont que le reflet direct de ces actes sur sa conscience d’enfant.

Renard atteint, grâce à l’incroyable pureté de son dessin, l’effet que tout grand artiste se propose: éveiller une émotion intense par les moyens les plus simples; son style, je ne dirai pas son stylet, découpe avec une sûreté étonnante le contour des choses, sans rien faire crier ni craquer. Rarement ce talent succinct montre qu’il n’est pas encore parvenu à sa pleine maturité soit par un peu de sécheresse, soit par une certaine recherche de l’esprit à force de vouloir être bref.

Ce sont là les excès de ses qualités, mais le genre de talent de Renard ne comporte point d’excès. Il va droit comme la flèche; tout ce qui la fait dévier lui fait manquer son but. Il n’est pas question ici de se laisser aller à l’aventure. Tout concourt à tenir l’action du récit sur la ligne stricte qui doit nous conduire où l’auteur veut nous mener. Il n’y a pas à marchander avec lui; il nous donnera ce qui est nécessaire, rien de plus, rien de moins. Et par contre-coup nous nous figurons le conteur, comme fait à l’image de son travail, négligeant tout ce qui n’est pas de son domaine exactement limité, ayant réduit son individualité à l’expression la plus simple et la plus personnelle.

A ce propos j’entends un dialogue de deux adversaires, qui discutent dans quelque compartiment de mon cerveau.

—«N’est-ce pas ôter le charme de l’art et de la vie que de lui enlever le terrain libre et vague par lequel l’homme entre en communion avec ses semblables? Les plus nobles sentiments sont éclos au contact du monde extérieur, dès que l’homme a appris à sortir de lui-même.»

—«Mon expérience est tout autre,» dit Poil-de-Carotte; quand j’ai voulu me rapprocher des autres, mon contact avec le monde, comme vous l’appelez, n’a produit que des malentendus, pour ne pas employer de gros mots.»