Loin, loin en mer,
Après que les furieuses vagues de la nuit ont parsemé le rivage d’épaves,
Avec le jour, à présent réapparu, si joyeux et serein,
L’aube rosée et moelleuse, le soleil dardant ses premiers rayons,
La limpide étendue de l’air azuré,
Toi aussi tu réapparais.
Toi qui es née pour t’égaler à la bourrasque, (tu es toutes ailes),
Pour tenir tête au ciel et à la terre, à la mer et à l’ouragan,
Toi, barque des airs, qui jamais ne ferles tes voiles,
Qui passes des jours, des semaines même, à voguer sans fatigue, tournant en cercles à travers les espaces, tes royaumes,
Qui regardes au crépuscule le Sénégal, au matin l’Amérique,
Qui te joues parmi les éclairs et les nuées grosses de foudre,
Au milieu d’eux, en tes aventures, si tu avais mon âme,
Quelles joies! quelles joies seraient les tiennes!
AUX RICHES QUI DONNENT
Ce que vous me donnez je l’accepte de bon cœur,
Une modeste pitance, une cabane et un jardin, un peu d’argent, lorsque je rassemble mes poèmes,
Une chambre de voyageur et un déjeuner lorsque je voyage à travers les Etats—pourquoi rougirais-je de reconnaître ces dons? pourquoi les quémander?
Car je ne suis pas un homme qui n’offre rien aux hommes et aux femmes,
Car à chacun et à chacune je confère l’accès à tous les dons de l’univers.
CITÉ DES VAISSEAUX
Cité des vaisseaux!
(O les vaisseaux noirs! O les vaisseaux farouches!
O les splendides vapeurs et voiliers à la proue effilée!)
Cité du monde! (car ici confluent toutes les races,
Ici tous les pays de la terre collaborent);
Cité de la mer! Cité des flux précipités et chatoyants!
Cité dont les flots joyeux accourent ou dévalent sans cesse, entrant et sortant en tourbillons semés de remous et d’écume!
Cité des quais de marchandises et des magasins—cité des façades géantes de marbre et de fer!
Cité fière et passionnée—cité fougueuse, folle, extravagante!
Debout, ô cité—tu n’es pas faite seulement pour la paix, mais sois vraiment toi-même, sois guerrière!
N’aie pas peur—ne te soumets à nul autre modèle que les tiens, ô cité!
Regarde-moi—incarne-moi comme je t’ai incarnée!
Je n’ai rien rejeté de ce que tu m’as offert,—ceux que tu as adoptés je les ai adoptés,
Bonne ou mauvaise je ne te discute jamais—je chéris tout—je ne condamne rien,
Je chante et célèbre tout ce qui est tien—cependant je ne chante plus la paix:
En paix, j’ai chanté la paix, mais à présent le tambour de guerre est mon instrument,
Et la guerre, la guerre rouge, est le chant que je vais chantant par tes rues, ô cité!
L’ÉTRANGE VEILLÉE QU’UNE NUIT J’AI PASSÉE
SUR LE CHAMP DE BATAILLE
L’étrange veillée qu’une nuit j’ai passée sur le champ de bataille...
Lorsque toi, mon fils et mon camarade, tu tombas à mon côté, ce jour-là,
Je ne te jetai qu’un seul regard, auquel tes chers yeux répondirent d’un regard que je n’oublierai jamais,
Et la main que tu soulevas de terre où tu gisais, ô enfant, ne fit que toucher la mienne;
Ensuite je m’élançai en avant dans la mêlée, où le combat se disputait avec des chances égales,
Jusqu’à ce que, relevé de mon poste tard dans la nuit, je pus enfin retourner vers l’endroit où tu étais tombé,
Et te trouvai si glacé dans la mort, camarade chéri, je trouvai ton corps, fils des baisers rendus, (jamais plus rendus sur cette terre),
J’exposai ton visage à la lueur des étoiles,—singulière était la scène, le vent nocturne passait frais et léger,
Et longtemps je demeurai là à te veiller, sur le champ de bataille qui s’étendait autour de moi confusément;
Veillée prodigieuse, veillée délicieuse, là, dans la nuit muette et parfumée,
Mais pas une larme ne tomba de mes yeux, pas même un soupir profond ne m’échappa,—longtemps, longtemps, je te contemplai,
Puis, m’étendant à demi sur la terre, je me tins à ton côté, le menton appuyé sur les mains,
Passant des heures suaves, des heures immortelles et mystiques, avec toi, camarade chéri,—sans une larme, sans un mot;
Veillée de silence, de tendresse et de mort, veillée pour toi, mon fils et mon soldat,
Pendant que là-haut les astres passaient en silence et que vers l’est d’autres montaient insensiblement,
Veillée suprême pour toi, brave enfant, (je n’ai pu te sauver, soudaine a été ta mort,
Vivant je t’ai aimé et entouré de ma sollicitude fidèlement, je crois que nous nous reverrons sûrement);
Et lorsque traînaient les dernières ombres de la nuit, au moment précis où pointa l’aube,
J’enroulai mon camarade dans sa couverture, j’enveloppai bien son corps,
Je repliai bien la couverture, la bordai soigneusement par-dessus la tête et soigneusement sous les pieds,
Et là, baigné dans le soleil levant, je déposai mon fils dans sa tombe, dans sa tombe sommairement creusée,
Terminant ainsi mon étrange veillée, ma veillée nocturne sur le champ de bataille enveloppé d’ombre,
Veillée pour mon enfant des baisers rendus, (jamais plus rendus sur cette terre),
Veillée pour mon camarade soudainement tué, veillée que je n’oublierai jamais, ni comment, lorsque le jour vint à luire,
Je me levai de la terre glacée et enroulai bien mon soldat dans sa couverture,
Et l’ensevelis là où il tomba.