Oui, je ferai le continent indissoluble,
Je ferai la plus splendide race sur laquelle le soleil ait brillé,
Je ferai de divines terres magnétiques,
Avec l’affection des camarades,
Avec l’affection pour toute la vie des camarades.

Je planterai le compagnonnage aussi serré que des arbres le long de tous les fleuves d’Amérique et des rivages des grands lacs et sur la surface entière des prairies,
Je rendrai inséparables les cités, leurs bras passés autour du cou l’une de l’autre,
Par l’affection des camarades,
Par la mâle affection des camarades.

Pour toi ces poèmes sortis de moi, ô Démocratie, pour te servir, ma femme!
Oui, pour toi, c’est pour toi que je module ces chants.

CHRONIQUEURS DES ÂGES FUTURS

Chroniqueurs des âges futurs,
Tenez, je veux vous faire pénétrer sous cette enveloppe impassible, je veux vous apprendre ce que vous devrez dire de moi:
Publiez mon nom et accrochez mon portrait comme celui de l’ami le plus tendre,
Portrait de l’ami, du cher camarade dont son ami, son cher camarade était le plus épris,
Qui n’était pas orgueilleux de ses chants, mais de l’immesurable océan d’amour qui refluait en dedans de lui, et l’épanchait sans compter,
Qui souvent se promenait en des chemins solitaires en songeant à ses amis chers, à ses tendres compagnons,
Qui, tristement songeur loin de celui qu’il aimait, passa souvent des nuits sans sommeil et chagrines,
Qui connut trop bien la mortelle, mortelle crainte que celui qu’il aimait pût être secrètement indifférent envers lui,
Dont les jours les plus heureux se passèrent très loin à travers champs, dans les bois, sur les coteaux, à errer avec un autre la main dans la main, tous deux isolés des hommes,
Qui souvent flâna dans les rues, entourant de son bras l’épaule d’un ami, et le bras de son ami également appuyé sur la sienne.

VOUS NE TROUVEREZ ICI QUE DES RACINES

Vous ne trouverez ici que des racines et des feuilles mêmes,
Des senteurs rapportées des bois sauvages et des étangs aux hommes et aux femmes,
De la surelle excrue sur un sein et des œillets d’amour, des doigts qui s’enroulent plus étroitement que la vigne,
Des ramages jaillis de la gorge des oiseaux cachés dans le feuillage, à l’heure où le soleil est levé,
Des brises de la terre et de l’amour soufflées des rivages vivants vers vous portés sur la mer vivante, vers vous, ô marins!
Des baies amollies par le gel et des ramilles de Mars offertes toutes fraîches aux jeunes gens qui errent dans la campagne au temps où l’hiver s’adoucit,
Des bourgeons d’amour mis devant vous et en dedans de vous, qui que vous soyez,
Bourgeons qui s’ouvriront aux mêmes conditions que toujours:
Si vous leur versez la chaleur du soleil ils s’ouvriront pour vous verser forme, couleur et parfum,
Si vous devenez l’aliment et l’ondée, ils deviendront des fleurs, des fruits, de hautes branches et des arbres.

CITÉ D’ORGIES

Cité d’orgies, de balades et de joies,
Cité qui sera fameuse un jour parce qu’au cœur de toi j’ai vécu et chanté,
Ce ne sont pas tes pompes, tes tableaux mouvants ni tes spectacles qui me payent de retour,
Ni les rangées interminables de tes maisons, ni les navires aux quais,
Ni les défilés dans les rues, ni les vitrines brillantes remplies de marchandises,
Ni de converser avec des gens instruits, ni de prendre part aux soirées et aux fêtes,
Non, pas cela,—mais lorsque je passe, ô Manhattan, le fréquent et rapide éclair des yeux qui m’offrent l’affection,
Qui répondent aux miens,—voilà ce qui me paye de retour,
Seuls, des amis, un perpétuel cortège d’amis, me payent de retour.

A UN ÉTRANGER