Cet argument sans réplique amena une sorte d'acquiescement de la part du thane saxon, qui ajouta: «J'espère que sa dévotion lui fera choisir un plus beau temps la première fois qu'elle ira à l'église de Saint-Jean. Mais, de par tous les diables, reprit-il en se tournant vers son échanson, et en haussant la voix, comme s'il eût trouvé quelqu'un sur lequel il pût à son aise décharger sa bile, quel motif peut retenir Gurth si tard dans les champs? Je crains qu'il n'ait à nous rendre un mauvais compte de son troupeau. C'est pourtant un serviteur exact et fidèle, et je le destinais à quelque chose de mieux. J'en aurais peut-être fait un de mes gardes.»--«Il n'y a pas encore une heure qu'on a sonné le couvre-feu [33], répondit humblement l'échanson.» C'était bien mal s'y prendre pour excuser son camarade: aussi le maître n'en devint-il que plus courroucé.

[Note 33: ] [ (retour) ] D'après une ordonnance de Guillaume-le-Conquérant, tous les soirs à huit heures une cloche sonnait le couvre-feu, et chacun était forcé d'éteindre alors son feu et ses lumières. Cet usage, que Guillaume avait importé du continent, fut pour les insulaires un nouveau genre de servitude. A. M.

«Au diable soit le couvre-feu! s'écria-t-il; au diable le tyran bâtard qui l'a inventé, et l'esclave sans coeur dont la langue saxonne fait entendre ce mot aux oreilles d'un Saxon! Le couvre-feu! ajouta-t-il après une pause, le couvre-feu! qui oblige de braves gens à éteindre leur feu et leurs lumières, afin que les voleurs et les brigands puissent travailler plus à l'aise dans les ténèbres! Réginald Front-de-Boeuf et Philippe de Malvoisin savent profiter du couvre-feu, aussi bien que Guillaume le bâtard lui-même, ou qu'aucun des aventuriers normands qui prirent leur part de la bataille à Hastings. Je m'attends à apprendre que mes troupeaux ont été enlevés par quelques bandits normands qui n'ont d'autres ressources que le vol et le pillage, et qui auront tué mon fidèle esclave. Et Wamba? où est Wamba? quelqu'un ne m'a-t-il pas dit qu'il était parti avec Gurth?» Oswald répondit affirmativement.

«De mieux en mieux! on aura emmené le fou saxon pour lui donner un maître normand. En vérité, nous sommes tous des imbécilles de leur obéir, et nous méritons bien plus d'en être méprisés que si la nature ne nous avait réparti qu'une demi-dose de sens commun. Mais je me vengerai, ajouta-t-il en sautant de son fauteuil avec colère, et en saisissant sa javeline; je porterai ma plainte au grand-conseil. J'ai des amis, des vassaux; j'appellerai le Normand en défi, corps à corps. Qu'il vienne avec sa cotte de mailles, son casque de fer, et tout ce qui peut donner de la hardiesse à un lâche; cette javeline a percé des planches plus épaisses que trois de leurs boucliers. Ils me croient vieux, sans doute; mais, seul et sans enfans comme je le suis, ils verront que le sang d'Hereward coule encore dans les veines de Cedric. Ah! Wilfred, Wilfred, ajouta-t-il en baissant la voix, si tu avais pu vaincre ta passion imprudente, ton père n'aurait pas été abandonné, à son âge, comme le chêne solitaire qui présente ses rameaux isolés et sans appui à la fureur des ouragans.» Cette réflexion changea sa colère en tristesse. Remettant sa javeline à sa place, il se rassit dans son fauteuil, et parut se livrer à des pensées mélancoliques.

Soudain il fut tiré de sa rêverie par le son d'un cor, auquel répondirent aussitôt les aboiemens de tous les chiens qui étaient dans la salle ou dans les autres parties de la demeure saxonne. Il fallut la baguette blanche de Cedric, jointe aux efforts des domestiques, pour imposer silence à cette clameur canine. «Courez à la porte, valets, s'écria le Saxon dès que le tumulte lui permit de faire entendre sa voix, et qu'on sache quelles nouvelles nous arrivent. J'appréhende l'annonce de quelque pillage, de quelque brigandage commis sur mes terres.» Au bout de trois minutes, un de ses gardes vint lui apprendre qu'Aymer, prieur de Jorvaulx, et le chevalier Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l'ordre vénérable des templiers, avec une suite peu nombreuse, lui demandaient l'hospitalité pour cette nuit, se rendant au tournoi qui devait avoir lieu le surlendemain à peu de distance d'Ashby-de-la-Zouche.

«Le prieur Aymer! Brian de Bois-Guilbert!» murmura Cedric, «Normands tous deux! Mais n'importe; Normands ou Saxons, jamais l'hospitalité ne sera déniée au manoir de Rotherwood. Du moment qu'ils l'ont choisi pour halte, ils sont les bien-venus. Ils eussent pourtant mieux fait de passer leur chemin. Ce n'est pas que je regrette de les nourrir et de les héberger pour une nuit; du reste, en leur qualité d'hôtes, même des Normands doivent abjurer leur insolence. Hundebert, dit-il à une espèce de majordome qui se tenait derrière lui une baguette blanche à la main, prenez six hommes avec vous, et introduisez les étrangers dans la partie du château destinée aux hôtes; faites mettre leurs chevaux et leurs mules dans mes écuries, et veillez à ce que leur suite ne manque de rien; qu'ils aient d'autres vêtemens, s'ils veulent en changer; du feu dans leurs appartemens, et de l'ale et du vin; dites aux cuisiniers d'ajouter au souper tout ce qu'il sera possible, et qu'on serve dès que ces étrangers seront prêts à se mettre à table. Ayez soin de dire également à ces nouveaux hôtes que Cedric aurait été leur déclarer lui-même qu'ils sont les bien-venus dans son château, s'il n'avait juré de ne jamais faire plus de trois pas au delà de son dais pour aller à la rencontre de quiconque n'est pas du sang royal saxon. Allez, n'oubliez rien, et qu'ils ne puissent pas dire dans leur orgueil que le rustaud de Saxon ne leur a offert que pauvreté et avarice.»

Le majordome partit avec quelques autres domestiques pour remplir les volontés de son maître. «Le prieur Aymer!» répéta Cedric en se tournant vers Oswald; «c'est, si je ne me trompe, le frère de Giles de Mauleverer, aujourd'hui lord de Middleham.» Oswald fit un signe affirmatif d'un air respectueux. «Son frère, ajouta le Saxon, occupe la place et usurpe le patrimoine d'une meilleure race, de celle d'Ulfgard de Middleham. Mais quel est le Normand qui ne fait pas de même? Ce prieur est, dit-on, un prêtre jovial, plus ami de la bouteille et du cor de chasse que des cloches et du bréviaire. Allons, qu'il vienne, il sera le bien-venu. Et le templier, comment l'appelez-vous?»--«Brian de Bois-Guilbert.» «Bois-Guilbert!» dit Cedric à voix basse, et sur le ton d'un homme qui, accoutumé à vivre parmi des inférieurs, semble plus volontiers s'adresser la parole à lui-même. «Bois-Guilbert! ce nom est connu au loin sous de bons et de mauvais rapports. Ce chevalier passe pour aussi vaillant que le plus brave de son ordre, mais il ne lui manque aucun des vices de ses confrères, orgueil, arrogance, cruauté, débauches; il a le coeur dur, ne craint ni ne respecte rien sur terre; voilà ce que disent le peu de guerriers revenus de la Palestine [34]. Mais ce n'est que pour une nuit: il sera bien reçu également. Oswald, perce un tonneau de vin vieux, prépare le meilleur hydromel, le cidre le plus mousseux, le morat et le pigment [35] le plus exquis. Mets sur la table les plus grandes coupes; les templiers et les prieurs aiment le bon vin et la bonne mesure. Et vous, Elgitha, dites à Rowena de ne pas venir au banquet, à moins qu'elle ne le désire.

[Note 34: ] [ (retour) ] C'étaient les ennemis des templiers, comme l'ont été depuis tous les moines, historiens de ces derniers, dont Walter Scott fait des ivrognes, quand leur boisson était de l'eau. A. M.

[Note 35: ] [ (retour) ] Le morat était une boisson composée de jus de mûres et de miel; le pigment était une liqueur douce, composée de vin, de miel et de différentes épices. A. M.

«Elle le désirera bien certainement, répondit Elgitha sans hésiter; car elle sera charmée d'entendre des nouvelles de la Palestine.» Cedric lança à l'espiègle suivante un regard de mécontentement; mais Rowena et tout ce qui lui appartenait jouissait du privilége d'être toujours à l'abri de sa colère. «Silence! dit-il seulement; apprenez, petite fille, la discrétion à votre langue. Portez mon message à votre maîtresse, et qu'elle fasse ce qui lui plaira. Dans ces murs, au moins, la descendante d'Alfred règne encore en souveraine.» Elgitha se retira sans répliquer. «La Palestine! la Palestine! répéta le Saxon. Combien d'oreilles s'ouvrent pour écouter les contes que nous font sur ce fatal pays des croisés dissolus, ou d'hypocrites pèlerins! Et moi aussi je pourrais demander..., m'informer..., écouter avec des battemens de coeur les fables que ces rusés vagabonds inventent pour nous extorquer l'hospitalité. Mais non, le fils qui m'a désobéi n'est plus mon fils; son destin m'est aussi égal que celui du plus méprisable de ces millions de soldats qui portant sur l'épaule les insignes de la croix, ont, en se ruant dans le meurtre et le sang, prétendu accomplir la volonté de Dieu.»