«Il ne sied guère à celui qui porte cet emblème sacré de répondre, dit Bois-Guilbert en montrant la croix brodée sur son manteau; mais à qui pourrait-on décerner la palme, entre les défenseurs de la croix, si ce n'est aux champions mêmes du saint Sépulcre, aux vaillans chevaliers du temple?»--«Aux chevaliers hospitaliers, dit le prieur: j'ai un frère dans leur ordre.»--«Je respecte leur gloire, dit le templier; cependant....»--«Je crois, notre oncle, dit Wamba en l'interrompant, que, si Richard Coeur-de-Lion eût écouté les avis d'un fou, il fût resté chez lui avec ses braves Anglais, et eût laissé l'honneur de délivrer Jérusalem à ces chevaliers qui y étaient le plus intéressés.»--«L'armée anglaise en Palestine, demanda lady Rowena, n'avait-elle donc aucun guerrier dont le nom mérite de briller à côté des chevaliers du temple et de ceux de Saint-Jean?»--«Pardonnez-moi, belle étrangère, dit le templier; le monarque anglais avait amené avec lui une foule de braves champions, qui ne le cédaient qu'à ceux dont les glaives ont été le boulevart perpétuel de la Terre-Sainte.»--«Qui ne le céderaient à personne!» s'écria le pèlerin en s'approchant pour mieux entendre cette conversation qui commençait à l'impatienter. Tous les yeux se tournèrent sur-le-champ vers lui. «Je soutiens, dit-il d'une voix ferme et haute, que les chevaliers anglais de l'armée de Richard ne prétendaient céder la palme à aucun de ceux qui prirent les armes pour la défense de la Terre-Sainte; je soutiens, en outre, car je l'ai vu, qu'après la prise de Saint-Jean-d'Acre, le roi Richard eut un tournoi avec cinq de ses chevaliers contre tous venans; que chacun d'eux fournit trois courses dans cette journée, et fit vider les arçons à ses trois adversaires; enfin, qu'au nombre des assaillans se trouvaient sept chevaliers du temple. Sir Brian de Bois-Guilhert sait mieux que personne si je dis la vérité.»
Aucune langue ne pourrait exprimer la rage qui embrasa la sombre physionomie du templier après avoir entendu ces paroles. Dans l'excès de sa fureur, sa main tremblante se porta involontairement sur la garde de son épée; et, s'il ne la tira point, c'est qu'il sentit qu'il ne pouvait se permettre avec impunité dans ce lieu un pareil acte de violence. Cedric, dont le caractère décelait la droiture et la loyauté, et dont rarement la capacité saisissait plus d'une idée à la fois, était si triomphant de ce qu'il entendait à la louange de ses concitoyens, qu'il ne remarqua point la confusion et la colère de son hôte. «Pèlerin, s'écria-t-il, je te donnerais ce bracelet d'or, si tu pouvais me dire le nom des chevaliers qui soutinrent si dignement la gloire de l'heureuse Angleterre.»--«Je vous les nommerai très volontiers, dit le pèlerin, et cela sans guerdon [40], car j'ai fait voeu de ne point toucher de l'or pendant un certain laps de temps.»--«Je porterai le bracelet pour vous, si vous le voulez,» dit Wamba.--«Le premier en honneur, en rang, en courage, reprit le pèlerin, était le brave Richard, roi d'Angleterre.»--«Je lui pardonne, dit Cedric, je lui pardonne d'être issu de l'odieux tyran duc Guillaume.»--«Le second était le comte de Leicester; le troisième, sir Thomas Multon de Gilsland.»--«Au moins celui-ci est de famille saxonne, dit Cedric d'un air de triomphe.»--«Le quatrième, sir Foulk Doilly.»--«Encore de race saxonne, du moins du côté de sa mère,» interrompit Cedric, qui ne perdait pas un mot du récit, et à qui le triomphe de Richard et de ses compatriotes faisait oublier en partie sa haine contre les Normands. «Et le cinquième?»--«Le cinquième, sir Edwin Turneham.»--«Véritable Saxon, par l'ame d'Hengist!» s'écria Cedric tout joyeux. «Et le sixième, quel était son nom?»--«Le sixième,» répondit le pèlerin après une pause pendant laquelle il sembla réfléchir,» était un jeune chevalier moins renommé, qui fut admis dans cette honorable compagnie moins pour aider à l'entreprise que pour compléter le nombre de ceux qui allaient s'y dévouer.»
[Note 40: ] [ (retour) ] Ce mot rappelle l'italien guiderdone, qui veut dire aussi récompense. A. M.
«Sire pèlerin, reprit Brian de Bois-Guilbert, après tant de choses, ce manque de mémoire est bien tardif. Mais je dirai le nom du chevalier qui triompha de l'ardeur de mon coursier et de ma lance. Ce fut le chevalier d'Ivanhoe [41], et nul entre les cinq autres n'acquit plus de gloire pour son âge. Néanmoins, je proclamerai à haute voix que, s'il était ici, et qu'il voulut joûter contre moi au tournoi qui va s'ouvrir, monté et armé comme je le suis actuellement, je lui donnerais le choix des armes sans conserver le moindre doute sur le résultat du combat.»--«S'il était près de vous, répondit le pèlerin, il n'hésiterait pas à accepter votre défi; mais ne troublons point la paix de ce château par des bravades sur un combat qui, vous le savez fort bien, ne saurait avoir lieu. Si jamais Ivanhoe revient de la Palestine, je suis certain qu'il se mesurera avec vous.»--«Bonne caution! s'écria le templier. Quel gage en donnez-vous?»--«Ce reliquaire, dit le pèlerin, en montrant une petite boîte d'ivoire d'un travail précieux; ce reliquaire contenant un morceau du bois de la vraie croix, que j'ai rapporté du monastère du Mont-Carmel.»
[Note 41: ] [ (retour) ] Les Anglais donnent à ce nom d'Ivanhoe la prononciation d'Aïvanhô, quelques Écossais celle d'Ivenhô, et les Français, en général, celle d'Ivanhoé, quoiqu'il fût peut-être plus naturel de prononcer Ivanho. A. M.
Le prieur de Jorvaulx fit un signe de croix que toute la compagnie ne manqua pas d'imiter, à l'exception du juif, des mahométans et du templier. Celui-ci, sans donner aucune marque de respect pour la sainteté de cette relique, détacha de son cou une chaîne d'or qu'il jeta sur la table en disant: «Que le prieur Aymer conserve mon gage avec celui de cet inconnu, comme une promesse que, lorsque le chevalier Ivanhoe arrivera en Angleterre, il aura à répondre au défi de Brian de Bois-Guilbert; et, s'il ne l'accepte pas, j'inscrirai son nom avec l'épithète de lâche sur les murs de toutes les commanderies du Temple en Europe.»--«Vous n'aurez pas un tel souci, répondit Rowena. Si nulle voix ne s'élève ici en faveur d'Ivanhoe absent, la mienne se fera entendre. J'affirme qu'il ne refusera jamais un cartel honorable; et, si ma faible garantie pouvait ajouter au gage inappréciable de ce pèlerin, je répondrais qu'Ivanhoe saura se mesurer avec ce fier chevalier comme il le souhaite.
Une multitude d'émotions opposées, qui se combattaient dans le coeur de Cedric, l'avaient réduit au silence pendant cette discussion. L'orgueil satisfait, le ressentiment, l'embarras, se peignaient tour à tour sur son front comme les nuages chassés par un vent orageux, tandis que tous ses serviteurs, sur qui le nom du sixième chevalier semblait avoir produit un effet électrique, demeuraient dans l'attente, les yeux fixés sur leur maître. Mais ce ne fut qu'après avoir entendu Rowena que Cedric tout à coup sentit qu'il devait rompre le silence.
«Lady Rowena, dit-il, ce langage est intempestif. S'il était besoin d'une autre garantie, moi-même, tout offensé que je suis, je répondrais sur mon honneur de celui d'Ivanhoe; mais il ne manque rien aux assurances du combat, même en suivant les règles de la chevalerie normande. N'est-il pas vrai, prieur Aymer?»--«Oui, oui, répondit celui-ci; la sainte relique et la superbe chaîne seront en sûreté, dans le trésor de notre couvent, jusqu'à l'époque de ce défi.»
À ces mots, faisant encore un signe de croix, il remit le reliquaire au frère Ambroise, un des moines de sa suite, et plaça la chaîne d'or, avec moins d'appareil, mais peut-être avec plus de satisfaction intérieure, dans une poche doublée de peau parfumée, qui s'ouvrait sous son bras gauche. «Noble Cedric, dit-il alors, votre vin est si bon, qu'il semble faire entendre à mes oreilles le carillon de toutes les cloches du couvent. Accordez-nous la permission de porter la santé de lady Rowena, et de songer ensuite aux douceurs du repos.»--«Par la croix de Bromholme, sire prieur, répondit le Saxon, vous démentez votre réputation. J'avais ouï dire que vous étiez homme à veiller le verre en main jusqu'aux matines, et je vois que, malgré mon âge, vous avez peine à me tenir tête. Sur ma foi, un enfant saxon de douze ans n'eût pas de mon temps quitté la table.»
Le prieur avait ses raisons pour ne pas déroger au prudent système de tempérance qu'il avait adopté. Non seulement il se croyait obligé par profession à maintenir la paix, mais il était par caractère ennemi de toute querelle. Était-ce charité pour son prochain, ou amour pour lui-même? C'était peut-être un effet de ces deux causes réunies. Il craignait que le naturel impétueux du Saxon, et le caractère altier et irascible du chevalier du Temple, ne finissent par amener une explosion désagréable. Il insinua donc adroitement que dans une lutte bachique personne ne pouvait raisonnablement risquer sa tête contre celle d'un saxon; il glissa quelques mots sur ce qu'il devait au caractère dont il était revêtu, et finit par insister pour qu'on allât goûter les bienfaits du sommeil. On servit à la ronde le coup de grâce; et les étrangers, ayant salué profondément Cedric et lady Rowena, suivirent les domestiques chargés de les conduire à leurs lits respectifs.