«Êtes-vous le juif Isaac d'Yorck?» demanda Gurth en saxon. «Oui,» répondit Isaac dans la même langue, car son commerce l'avait obligé de savoir toutes celles qui se parlaient en Angleterre. «Et vous, quel est votre nom?»--«Mon nom ne vous regarde pas.»--«Il faut pourtant que je le sache, comme vous voulez savoir le mien; sans cela, comment me serait-il possible de traiter d'affaires avec vous?»--«Je ne viens pas ici pour traiter d'affaires; je viens payer une dette, et il faut bien que je sache si j'apporte les fonds à celui qui a droit de les recevoir. Pour vous, qui les toucherez, peu vous importe celui qui vous les remet.»--«Vous venez me payer une dette! oh, oh! cela change de thèse. Bienheureux Abraham! Et de la part de qui venez-vous faire ce paiement?»--«De la part du chevalier déshérité, du vainqueur dans le dernier tournoi. J'apporte le prix de l'armure qui lui a été fournie, sur votre recommandation, par Kirjath-Jaïram de Leicester. Quant au cheval, je viens de le laisser dans vos écuries: quelle somme dois-je vous payer pour le reste?»--«Je le disais bien, que c'était un brave jeune homme! s'écria le juif hors de lui-même. Un verre de vin ne vous fera pas de mal,» ajouta-t-il en offrant au gardien des pourceaux de Cedric un gobelet d'argent richement ciselé, plein d'une liqueur telle qu'il n'en avait jamais goûté de pareille. «Et combien d'argent avez-vous apporté?»--«Sainte Vierge!» dit Gurth après avoir bu, «quel délicieux nectar boivent ces chiens d'infidèles, pendant que de bons chrétiens comme moi n'ont souvent qu'une bière aussi trouble, aussi épaisse que la lavure donnée à nos pourceaux. Combien d'argent j'ai apporté? fort peu; cependant je ne suis pas venu les mains vides. Mais enfin, Isaac, vous devez avoir une conscience, tout juif que vous êtes.»--«Votre maître, dit Isaac, a fait de bonnes affaires aujourd'hui; il a gagné cinq bons chevaux, cinq belles armures, à la pointe de sa lance et par la force et l'adresse de son bras: qu'il m'expédie tout cela; je le prendrai en paiement, et je lui rembourserai ce qu'il y aura de trop.»--«Mon maître en a déjà disposé, répondit Gurth.»--«Il a eu tort: c'est un jeune insensé. Il n'y a pas un chrétien ici à même d'acquérir tant de chevaux et d'armures, et il ne peut avoir obtenu d'aucun juif la moitié de ce que je lui en aurais offert. Mais, voyons: il y a bien cent sequins dans ce sac, dit-il en entr'ouvrant le manteau de Gurth; il a l'air pesant.»--«Il y a au fond des fers pour armer des flèches,» répondit Gurth aussitôt. «Eh bien! si je me contente de quatre-vingts sequins pour cette riche armure, ce qui ne me laisse pas une pièce d'or de profit, avez-vous de quoi me payer?»--«Tout juste. Ce n'est pas sans doute votre dernier mot?»--«Buvez encore un verre de ce bon vin. Ah! quatre-vingts sequins ne sont pas assez. J'ai parlé sans réfléchir; je ne puis abandonner cette belle armure sans aucun bénéfice. D'ailleurs, ce bon cheval est peut-être devenu poussif. Quelles courses! quels combats! Les hommes et les coursiers s'élançaient les uns contre les autres avec la fureur des taureaux sauvages de Basan. Le coursier ne peut qu'avoir beaucoup souffert.»--«Je l'ai ramené en bon état dans l'écurie, vous dis-je: vous pouvez l'y aller voir; et soixante et dix sequins seraient bien assez pour le prix de l'armure. La parole d'un chrétien vaut celle d'un juif, ce me semble. Si vous n'acceptez pas cette somme, je vais reporter ce sac à mon maître.» Et en même temps il fit sonner les pièces d'or qu'il contenait. «Non, non! déposez les talens et les shekels, et comptez-moi les quatre-vingts sequins: c'est le moins que je puisse recevoir, et vous serez content de mes procédés envers vous.»

Gurth se rappelant les intentions de son maître, qui ne voulait pas que le juif murmurât, n'insista pas davantage, et, ayant déposé quatre-vingts sequins sur la table, le juif lui délivra une quittance pour le prix de l'armure. Isaac ensuite compta l'argent une seconde fois, et sa main, tremblait d'aise quand il mit dans sa poche les soixante et dix premières pièces. Il fut beaucoup plus long-temps à compter les dix autres. En prenant chaque pièce il s'arrêtait et faisait une réflexion avant de la mettre en poche. Il semblait que son avarice luttât contre une meilleure nature, et le forçât d'embourser les sequins l'un après l'autre, en dépit de la générosité, qui l'excitait à faire remise de quelque chose du prix à son bienfaiteur. Tout son discours, dans ses combinaisons, se réduisait à ceci: «Soixante et onze, soixante-douze... Votre maître est un bon jeune homme... Soixante-treize... Un excellent jeune homme... Soixante-quatorze... Cette pièce est un peu rognée..., mais c'est égal. Soixante-quinze...; et celle-ci me semble légère de poids... Soixante-seize. Quand votre maître aura besoin d'argent, qu'il vienne trouver Isaac d'Yorck... Soixante-dix-sept..., c'est-à-dire, avec les sûretés convenables... Soixante-dix-huit... Vous êtes un brave garçon..., soixante-dix-neuf..., et vous méritez une récompense.»

Le juif tenait en main la dernière pièce d'or, et il fit une pause beaucoup plus longue. Son intention était probablement de l'offrir à Gurth; et, si le sequin eût été rogné et léger de poids, la générosité eût infailliblement triomphé de la cupidité: malheureusement pour Gurth c'était une pièce nouvellement frappée. Isaac l'examina, la retourna dans tous les sens, et n'y put reconnaître aucune altération ni défaut. Il la plaça au bout de son doigt, la fit sonner sur la table, elle pesait un grain au delà du poids légal: que faire? comment se résoudre alors à s'en dessaisir, à l'abandonner? «Quatre-vingts,» dit-il enfin en envoyant la pièce rejoindre les autres. C'est bien le compte, et j'espère que votre maître vous récompensera généreusement, je n'en doute pas, car vous vous êtes acquitté à merveille de la commission dont il vous a chargé: mais il vous reste peut-être encore, ajouta-t-il, quelques pièces d'or dans ce sac, en le fixant avec des yeux brûlans et avides.»

Gurth fit alors une grimace d'ironie et de mécontentement; ce qui lui arrivait habituellement lorsqu'il voulait sourire. «À peu près autant que vous venez d'en compter si scrupuleusement,» lui dit-il. Recevant alors la quittance: «Juif, reprit-il, si elle n'est pas en bonne forme, gare votre barbe.» Il saisit ensuite le flacon de vin, remplit une troisième fois son verre, sans y être invité, et, l'ayant vidé tout d'un trait, il partit sans cérémonie.

«Rébecca, dit Isaac, cet Ismaélite est un peu effronté; mais n'importe, son maître est un brave jeune homme, et je suis ravi qu'il ait gagné des shekels d'or à ce tournoi, grace à son cheval, à son armure, grace à la vigueur de son bras, capable de lutter avec celui de Goliath.» Voyant que Rébecca ne lui répondait point, il se retourna; mais elle avait disparu pendant qu'il causait avec Gurth.

Cependant Gurth venait de franchir l'escalier, et, parvenu dans une antichambre non éclairée, il cherchait la porte de sortie, lorsqu'il aperçut une femme vêtue en blanc, qui, portant à la main une petite lampe d'argent, lui faisait signe de la suivre dans un appartement voisin. Gurth répugnait à lui obéir; hardi et impétueux comme un sanglier, quand il connaissait le danger auquel il s'exposait, son courage l'abandonna à cette vue, et des craintes superstitieuses s'emparèrent de lui, comme il arrive ordinairement aux Saxons lorsqu'il est question de spectres, d'apparitions d'esprits, de fantômes, en sorte que cette femme blanche lui en imposa, le frappa fort, l'inquiéta surtout dans la maison d'un juif, peuple auquel un préjugé universel attribue la manie de s'adonner à la science de la cabale, des mystagogues et de la nécromancie. Cependant, après avoir réfléchi et hésité un moment, il se décida à suivre sa conductrice dans une chambre ou il trouva la jeune Rébecca.

«Mon père s'est amusé avec toi, mon ami, lui dit-elle; il doit à ton maître dix fois plus que son armure ne vaut. Quelle somme viens-tu de lui compter?»--«Quatre-vingts sequins,» répondit Gurth surpris de cette question. «Tu en trouveras cent dans cette bourse, reprit Rébecca: rends à ton maître ce qui lui revient, et garde le surplus pour toi. Hâte-toi, pars; ne consume pas le temps à me remercier, et veille sur toi en traversant la ville, de peur de perdre ton argent et peut-être la vie. Reuben! s'écria-t-elle en frappant des mains, éclairez cet étranger, et fermez bien la porte quand il sera sorti.» Reuben, juif à barbe et sourcils noirs, obéit à sa maîtresse. Une torche à la main, il conduisit Gurth, par une cour pavée, jusqu'à la porte de la maison, et la ferma ensuite avec des chaînes et des verroux, qui, par leur dimension et leur structure, auraient pu convenir à une prison.

«Par saint Dunstan! dit Gurth sorti, cette jeune fille n'est pas juive, c'est un ange descendu du ciel! Dix sequins de mon jeune maître, vingt de cette perle de Sion; heureuse journée! encore une semblable, Gurth, et tu auras de quoi te racheter de servage; tu deviendras aussi libre de tes actions que le premier des nobles. Alors, adieu les pourceaux! je jette ma cornemuse et mon bâton de porcher au diable, et je m'affuble de l'épée et du bouclier, pour suivre mon jeune maître, et m'attacher à lui jusqu'à la tombe, sans cacher ma figure ni mon nom.»

FIN DU TOME PREMIER.