Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras

Invenit, et vocem defuncto in corpore quærit [6].

[Note 6: ] [ (retour) ] Cherchant dans les entrailles glacées par la mort des poumons dont les fibres fussent exemptes de blessure, afin de trouver encore sur un récent cadavre le dernier souffle de la vie. A. M.

L'auteur anglais, d'un autre côté, disiez-vous, en le supposant tout aussi habile que l'enchanteur du nord, n'est libre de prendre ses sujets qu'au milieu de la poussière des âges, où il ne trouve que des ossemens desséchés, vermoulus et désunis comme ceux qui remplissaient la vallée de Josaphat. Vous m'exprimâtes aussi la crainte que les préjugés anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d'accueillir favorablement une production comme celle dont j'essayais de vous démontrer la réussite probable. Et cela, reprîtes-vous, n'est pas entièrement dû, en général, à de meilleures dispositions pour ce qui est étranger, il faut encore avoir égard aux improbabilités résultantes des circonstances où le lecteur anglais se trouve placé. Si vous lui tracez un tableau de moeurs sauvages et un état de société primitive existant au milieu des montagnes d'Écosse, il est naturellement porté à croire à la réalité de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S'il est de la classe ordinaire des lecteurs, il n'a jamais vu ces pays éloignés, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d'été ces régions déshéritées par la nature, n'y prenant que de mauvais dîners, dormant sur des lits à roulettes, errant de déserts en déserts, et tout plein de crédulité sur les choses les plus étranges qu'on veut lui dire d'un peuple assez barbare et assez extravagant pour paraître attaché à un séjour aussi extraordinaire. Mais le même homme estimable, placé dans sa propre demeure, hermétiquement fermée, et entouré de tout ce qui rend si confortable le coin du feu anglais, est moitié moins disposé à croire que ses ancêtres menaient une vie bien différente de la sienne; que la tour en ruine qui ne sert plus aujourd'hui qu'à former un point de vue fut jadis habitée par un baron qui l'aurait pendu à sa porte sans autre forme de procès; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue auraient été esclaves il y a trois siècles; et qu'enfin la complète influence de la tyrannie féodale s'étendait alors sur le village voisin, où le procureur est aujourd'hui un personnage plus important que le lord de l'ancien manoir.

Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en même temps qu'elles ne me semblent pas entièrement insurmontables. La pénurie de matériaux est en effet une grande difficulté; mais, pour ceux qui ont des connaissances en antiquités, il existe, et le docteur Dryasdust le sait mieux que personne, sur la vie privée de nos bons aïeux, des aperçus épars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est vrai, en comparaison des autres matières qu'ils traitent; mais tous ces aperçus réunis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes domestiques de nos pères. Si j'échoue dans mon entreprise, je n'en garde pas moins la conviction qu'avec un peu plus de travail et d'art pour mettre en oeuvre ces matériaux, une main plus habile serait aussi plus heureuse dans leur emploi, grâce aux éclaircissemens du docteur Henry [7], de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc par avance contre tout argument qui serait fondé sur l'insuccès de ma tentative.

[Note 7: ] [ (retour) ] Henry, auteur d'une Histoire d'Angleterre; Strutt, auteur d'un livre sur les Antiquités du moyen âge en Angleterre; Sharon Turner, auteur d'une Histoire des Anglo-Saxons. A. M.

D'un autre coté, j'ai déjà dit que, si une peinture fidèle des anciennes moeurs anglaises était offerte à mes compatriotes, je leur suppose trop de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu'elle ne reçût un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon goût en sont d'irrécusables garans.

Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première classe de vos objections, ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières qu'avait élevées votre prudence, je serai court sur ce qui m'est particulier. Vous parûtes être d'opinion que la position d'un antiquaire adonné à des recherches sérieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regardée comme un motif d'incapacité pour composer avec succès une histoire de ce genre. Mais permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne pourraient convenir au génie plus sérieux de notre ami M. Oldbuck. Cependant Horace Walpole écrivit un conte de revenant qui a remué bien des entrailles, et Georges Ellis [8] sut transporter tout le charme de son humeur enjouée, aussi aimable que peu commune, dans son Abrégé des anciens romans poétiques; de manière que, si je dois avoir sujet quelque jour de regretter mon audace, j'ai du moins en ma faveur ces honorables précédens.

[Note 8: ] [ (retour) ] Oldbuck, Horace Walpole et George Ellis, célèbres romanciers. A. M.

Néanmoins, l'antiquaire, plus sévère, peut penser qu'en mêlant ainsi la fiction à la vérité, je corromps la source de l'histoire par de modernes inventions, et que je donne à la génération nouvelle de fausses idées sur le siècle que je décris. Je ne puis qu'avouer en un sens la force de cet argument, mais j'espère l'écarter par les considérations suivantes.