Alarmée à la vue de cet homme, dont elle regardait la passion licencieuse comme la cause de ses malheurs, Rébecca, d'un air timide et réservé, quoique animée d'un sentiment de crainte réelle qu'elle ne manifesta point, se retira dans la partie la plus reculée de l'appartement, comme bien déterminée à s'éloigner autant qu'elle le pourrait, mais aussi à défendre son terrain le plus long-temps possible. Elle prit une attitude, non de défi, mais de résolution, comme quelqu'un qui voudrait éviter de provoquer une attaque, mais qui serait bien décidé à repousser de tout son pouvoir celle que l'on tenterait de diriger contre lui.
«Vous n'avez aucun motif de me craindre, Rébecca, dit le templier, ou, s'il faut que je m'exprime avec plus de précision, vous n'avez, du moins en ce moment, aucun motif de me redouter.»--«Je ne vous crains point, dit Rébecca, dont la respiration oppressée semblait démentir l'héroïsme du discours; ma confiance est ferme et je ne vous crains point.»
«Vous n'en avez pas de sujet, répondit Bois-Guilbert; vous n'avez pas maintenant à redouter que je renouvelle mes précédentes tentatives dictées par la démence. À quelques pas d'ici sont des gardes sur lesquels je n'ai aucune autorité. Ils sont chargés de vous conduire à la mort, Rébecca, et néanmoins ils ne souffriraient pas que vous fussiez insultée par qui que ce soit, même par moi, si ma démence, car c'est réellement une démence, pouvait me faire oublier à ce point.»
«Que le ciel soit loué! dit la juive; la mort est ce qui m'épouvante le moins dans ce repaire d'iniquité.»--«Sans doute, répliqua le templier, l'idée de la mort n'a rien d'effrayant pour une ame courageuse, lorsqu'elle se présente soudainement et ouvertement. Un coup porté par une lance ou par une épée, pour moi, serait peu de chose. Pour toi, sauter du haut d'une tour, te percer d'un poignard, n'inspire point de terreur; l'infamie, la perte de l'honneur, voilà ce que l'un et l'autre considérerait. Remarque bien, je te parle ainsi, parce que tu penses que mes idées et mes sentimens sur l'honneur sont différens des tiens; mais nous savons l'un et l'autre mourir pour lui.»
«Infortuné! dit la juive, es-tu donc condamné à exposer ta vie pour des principes dont tes propres réflexions et ton propre jugement ne reconnaissent point la solidité? Certes, c'est se dépouiller d'un trésor en échange d'une chose qui n'est pas du pain. Mais ne juge pas ainsi de moi. Ta résolution peut varier au gré des vagues agitées et inconstantes de l'opinion humaine, la mienne est ancrée sur le rocher des siècles.»
«Silence, jeune fille, répondit le templier, de pareils discours ne servent pas à grand'chose maintenant. Tu es condamnée à mourir, non d'une mort soudaine et douce, telle que le malheur la désire ou que le désespoir se la donne, mais d'une suite continue, lente, affreuse, prolongée, de tortures, organisées pour punir ce que la bigoterie diabolique de ces hommes appelle ton crime.»
«Et à qui, si tel doit être mon destin, dit Rébecca, à qui suis-je redevable de tout cela? Sûrement c'est à celui-là seul qui, pour un motif personnel et brutal, m'a traînée jusqu'ici, et qui maintenant, pour quelque autre motif secret, mais également personnel, s'efforce d'exagérer le sort épouvantable auquel lui-même m'a exposée.»--«Ne pense pas, dit le templier, que je t'aie exposée comme tu le dis; mon propre sein t'aurait servi de bouclier pour te garantir d'un tel danger, avec autant d'ardeur et d'abnégation que j'en ai mis à te garantir des traits qui sans cela t'auraient ôté la vie.»
«Si ton dessein eût été d'accorder une protection honorable à l'innocence, dit Rébecca, je t'aurais remercié de tes soins; mais comme il en est autrement, malgré les assertions contraires et souvent répétées, je te déclare que la vie n'est rien pour moi, si je devais la conserver au prix que tu voudrais exiger.»
«Fais trève à tes reproches, Rébecca, dit le templier; j'ai mes propres motifs de chagrin, et je ne supporterais pas que tu vinsses les aggraver.»--«Quel est donc ton dessein? sire chevalier, dit la juive. Dis-le en peu de mots. Si tu as quelque chose en vue, autre que d'être témoin du malheur dont tu es la cause, parle, et ensuite daigne, je t'en supplie, me laisser à moi-même; le passage du temps à l'éternité est court, mais il est terrible, et je n'ai que peu de momens pour m'y préparer.»
«Je m'aperçois, Rébecca, dit Bois-Guilbert, que tu continues à faire peser sur moi l'accusation des malheurs que j'aurais vivement désiré de pouvoir prévenir.»--«Sire chevalier, dit Rébecca, je voudrais éviter de faire des reproches; mais, comment peux-tu nier que je dois ma mort à ta passion effrénée?»