Le chevalier, pour satisfaire à la curiosité du Bouffon, détacha le cor de son baudrier et le remit à Wamba, qui aussitôt le pendit à son cou: tra-lira-la, dit-il en chuchotant les notes convenues. «Je connais ma gamme aussi bien qu'un autre.»--«Que veux-tu dire, faquin? rends-moi ce cor.»--«Contentez-vous, sire chevalier, de savoir que j'en aurai soin. Quand la valeur et la folie voyagent ensemble, la folie doit porter le cor, parce que c'est elle qui souffle le mieux.»--«Wamba, ceci passe les limites du respect, dit le chevalier noir, prends garde de mettre ma patience à bout.»--«Point de violence, sire chevalier, dit Wamba en s'écartant à une certaine distance du champion impatienté, ou la folie vous montrera qu'elle a une bonne paire de jambes, et laissera la valeur chercher toute seule sa route à travers la forêt.»
«Tu m'as vaincu, Wamba, reprit le chevalier; tu as fait vibrer une corde sensible; d'ailleurs, je n'ai pas le temps de me quereller avec toi: garde le cor, et poursuivons notre chemin.»--«Vous me promettez de ne point me maltraiter, sire chevalier, dit Wamba.»--«Je te le promets, faquin.»--«Foi de chevalier! continua Wamba en se rapprochant avec précaution.»--«Foi de chevalier! mais hâtons-nous.»--«Ainsi donc, voilà la valeur et la folie réconciliées encore une fois, dit le bouffon en se replaçant sans crainte auprès du chevalier noir; je n'eusse pas aimé un coup de poing comme celui que vous appliquâtes au moine, quand sa piété roula comme une quille sur le sol; et maintenant que la folie porte le cor, il est temps que la valeur se lève et secoue sa crinière; car si je ne me trompe, je vois là-bas de la compagnie qui nous attend.»
«Qu'est-ce qui te fait juger ainsi? dit le chevalier. Je viens de voir étinceler à travers le feuillage quelque chose qui ressemble à un morion. Si c'étaient d'honnêtes gens ils suivraient le sentier; mais cette broussaille est une chapelle choisie par les clercs de Saint-Nicolas.»--«Par ma foi, dit le chevalier en baissant sa visière, je crois que tu as raison.» Il la baissa bien à point; car à l'instant trois flèches lui arrivèrent au front, et l'une d'elles lui fût entrée dans la cervelle si le casque ne l'eût garantie; les deux autres furent parées par le bouclier qui pendait à son cou.»
«Grand merci, ma bonne armure. Wamba, il faut montrer de la vigueur,» dit le chevalier; et il se précipita vers le taillis. Il y fut entouré par sept individus qui se firent contre sa fougue un rempart de leurs lances. Trois de ces armes le touchèrent et se brisèrent comme si elles eussent rencontré une tour d'airain. Les yeux du chevalier noir semblaient lancer le feu à travers les ouvertures de sa visière. Il se leva sur ses étriers, et, avec une dignité singulièrement imposante, il s'écria: «Que signifie ceci, mes maîtres?» Les assaillans ne lui répondirent qu'en tirant leurs épées et en l'attaquant de toutes parts avec ce cri: «Mort au tyran!»--«Ah! saint Édouard! saint Georges! dit le chevalier noir en abattant un homme à chaque invocation, il y a donc ici des traîtres?»
Les agresseurs, quelque déterminés qu'ils fussent, se tenaient hors de la portée d'un bras qui à chaque coup donnait la mort; et il était à présumer que sa seule valeur allait mettre en fuite tous ceux qui l'assaillaient, quand un chevalier couvert d'armes bleues, qui jusqu'alors s'était tenu en arrière, fondit sur le noir fainéant; mais, au lieu de le frapper de sa lance, il la poussa contre le cheval que celui-ci montait, et qui tomba blessé à mort. «C'est le trait d'un lâche et d'un félon!» s'écria le chevalier noir en tombant avec son coursier.
En ce moment, le bouffon prit son cor dont le bruit soudain fit retirer un peu les assassins, et Wamba, quoique mal armé, ne balança point à voler au secours du chevalier noir. «Lâches! s'écria celui-ci, n'avez-vous pas honte de reculer au seul bruit d'un cor?» Animés par cette apostrophe, ils attaquèrent de nouveau le noir fainéant, qui n'eut d'autre ressource que de s'adosser contre un chêne et de se défendre l'épée à la main. Le chevalier félon, qui avait pris une autre lance, épiant le moment où son redoutable antagoniste était serré de plus près, galopa vers lui dans l'espoir de le clouer avec sa lance contre l'arbre, lorsque Wamba fit encore échouer ce projet. Le bouffon, suppléant à la force par l'agilité, et étant dédaigné par les hommes d'armes, occupés d'un objet plus important, voltigeait à quelque distance du combat, et il arrêta l'élan du chevalier bleu, en coupant les jarrets de son cheval d'un revers de son couteau de chasse. Le cheval et le cavalier mordirent aussitôt la poussière; mais la situation du chevalier du cadenas n'en était pas moins périlleuse, car il était assailli par plusieurs hommes complétement armés, et il commençait à s'épuiser par la violence de ses efforts réitérés sur tous les points, quand une flèche inconnue et soudaine étendit par terre celui des combattans qui le harcelait le plus; et presque au même instant une bande d'archers ayant à leur tête Locksley et le moine, sortirent du taillis et se ruèrent sur les marauds qu'ils tuèrent ou blessèrent tous dangereusement. Le chevalier noir remercia ses libérateurs avec une dignité qu'ils n'avaient pas remarquée jusqu'alors; car on le prenait plutôt pour un soldat courageux que pour un personnage de haut rang.
«Avant de vous témoigner ma reconnaissance, mes braves amis, leur dit-il, il importe que je sache quels sont ces ennemis que je n'avais point provoqués.» Wamba leva la visière du chevalier bleu qui paraît être le chef de ces bandits. Aussitôt le bouffon courut au chef des assassins, qui, froissé par sa chute et embarrassé sous son coursier blessé, ne pouvait ni fuir ni opposer aucune résistance.
«Venez, vaillant chevalier, lui dit Wamba, il faut que je sois votre armurier après avoir été votre écuyer. Je vous ai démonté, et je vais maintenant vous délivrer de votre casque.» En parlant ainsi, et sans cérémonie, il dénoua les cordons du casque qui, roulant sur le sol, montra au chevalier noir des traits qu'il était loin de présumer. «Waldemar Fitzurse! dit-il frappé de surprise; et quel motif a pu pousser un homme de ton rang et de ta naissance à une expédition aussi infâme?»
«Richard, lui répondit le chevalier captif en le regardant avec fierté, tu connais peu le coeur humain, si tu ne sais pas à quoi l'ambition et la vengeance peuvent entraîner un fils d'Adam.»--«La vengeance! dit le chevalier noir; je ne t'ai jamais fait aucun mal; tu n'as rien à venger sur moi.»--«Ma fille, Richard, dont tu as dédaigné l'alliance, n'était-ce pas une injure que ne peut pardonner un Normand, dont le sang est aussi noble que le tien?»--«Ta fille! reprit le chevalier noir, et telle est la cause de ton inimitié et qui te portait à vouloir me tuer!... Mes amis, éloignez-vous un peu, j'ai besoin de lui parler seul... Maintenant que personne ne nous entend, Waldemar, dis-moi la vérité: qui t'a porté à cet acte de scélératesse?»--«Le fils de ton père, répondit Waldemar, et en agissant ainsi, il vengeait à son tour ta désobéissance envers ton père.»
Les yeux de Richard, étincelèrent d'indignation, mais il reprit bien vite son sang-froid ordinaire. La main sur le front, il resta un moment à regarder Fitzurse dans les traits duquel éclataient l'orgueil et la honte à la fois. «Tu ne me demandes point grâce, Waldemar, dit le roi.»--«Celui qui est sous les griffes du lion n'ignore pas, dit Fitzurse, qu'il ne peut en attendre.»--«Reçois-la donc sans l'avoir demandée, répond Richard; le lion ne se repaît point de cadavres. Garde ta vie, mais à la condition que dans trois jours tu quitteras l'Angleterre, et tu iras cacher ton infamie dans ton château normand, et que tu ne citeras jamais le nom de Jean d'Anjou comme ayant quelque chose de commun avec ta félonie. Si tu foules encore le sol anglais après le temps que je t'ai accordé, attends-toi à mourir, ou si tu souffles un mot qui puisse porter atteinte à l'honneur de ma maison, de par saint Georges l'autel même ne te servirait pas de refuge; je te ferai pendre aux créneaux de ton propre château pour servir de pâture aux corbeaux. Qu'on donne un cheval à Locksley, car je vois que vos archers se sont emparés de ceux qui étaient libres, et qu'il parte sain et sauf.»--«Si je ne jugeais que la voix de celui qui me parle de droit à son obéissance, répondit Locksley, je lancerais à ce scélérat une flèche qui lui épargnerait la fatigue d'un plus long voyage.