«Je t'entends, dit le roi, et j'accorde au révérend clerc la permission de prendre mon bois et de tuer mon gibier dans mes forêts de Warneliffe, mais je ne lui permets de tuer que trois daims chaque saison, et si, d'après ma permission, tu n'en tues pas trente, je ne suis ni chevalier chrétien ni vrai roi.»--«Je puis assurer à votre majesté, dit le frère, que, par la grâce de saint Dunstan, je trouverai le moyen de multiplier les dons de votre libéralité.»--«Je n'en doute pas, frère, dit le roi; mais comme le gibier altère, mon sommelier aura ordre de te pourvoir tous les ans d'un tonneau de vin sec ou de Malvoisin, et trois muids d'ale (bière) de première qualité; si tout cela ne suffit pas pour te désaltérer, tu viendras à ma cour et tu feras connaissance avec mon sommelier.»--«Et pour saint Dunstan, dit le moine, j'ajouterai une chape, une étole, et une nappe d'autel, continua le roi en faisant le signe de la croix. Mais ne donnons pas un ton sérieux à nos plaisanteries dans la crainte que Dieu ne nous punisse de penser à nos folies plus qu'à l'honorer et à le prier.»--«Je réponds de mon patron, dit le prêtre gaîment.»--«Réponds de toi-même, frère,» dit le roi Richard d'un ton sévère; mais aussitôt il tendit la main à l'ermite, et celui-ci, un peu honteux, s'agenouilla pour la baiser.--«Tu fais moins d'honneur à ma main ouverte que tu n'en fais à mon poing fermé, dit le monarque; tu ne fais que t'agenouiller devant l'une, et l'autre t'a étendu par terre.» Mais le frère craignant peut-être de commettre quelque nouvelle offense en continuant la conversation sur un ton trop plaisant (c'est ce que devraient éviter particulièrement tous ceux qui ont à parler avec des rois), fit un profond salut et se retira en arrière. En même temps deux autres personnages parurent en scène.

CHAPITRE XLI.

«Salut aux grands seigneurs, qui ne sont pas plus heureux, quoique plus puissans que nous. S'ils veulent voir nos passe-temps sous nos verts feuillages, ils seront bien venus dans nos bosquets joyeux.»
MAC-DONALD.

Les nouveaux venus étaient Wilfrid d'Ivanhoe monté sur le palefroi du prieur de Botolph, et Gurth qui le suivait sur le cheval de guerre de son maître. L'étonnement d'Ivanhoe fut extrême quand il vit son roi couvert de sang et entouré de six ou sept cadavres, dans le petit taillis qui avait été le lieu du combat. Il ne fut pas moins surpris de voir Richard au milieu de tant d'habitans des bois qui lui paraissaient être les proscrits de la foret. Ce cortége lui semblait dangereux pour un prince. Il hésitait s'il devait s'adresser au roi comme au chevalier noir, et réfléchissait comment il devait se conduire envers lui. Richard vit son embarras. «Ne crains pas, Wilfrid, lui dit-il, de t'adresser à Richard Plantagenet; tu le vois entouré de véritables Anglais, quoiqu'ils aient peut-être été entraînés par un sang trop bouillant.»--«Sire Wilfrid d'Ivanhoe, lui dit le brave proscrit en s'avançant, mes protestations n'ajouteraient rien à celles de mon souverain. Cependant qu'il me soit permis de dire avec quelque orgueil que de tous les hommes qui ont souffert beaucoup, il n'a pas de sujets plus fidèles que ceux qui sont maintenant devant lui.»--«Je n'en puis douter, brave homme, dit Wilfrid, puisque tu es du nombre. Mais que signifient ces traces de carnage et de combats, ces hommes tués, et l'armure sanglante de mon prince?»--«La trahison nous suivait, Ivanhoe, dit le roi, mais grace à ces braves gens elle a trouvé son châtiment. Ah! maintenant j'y pense, toi aussi tu es un traître, continua Richard en souriant, un traître désobéissant: mes ordres n'étaient-ils pas positifs, ne devais tu pas te reposer à Saint-Botolph jusqu'à ce que ta blessure fût guérie.»--«Elle est guérie, dit Ivanhoe, elle ne vaut pas maintenant une piqûre d'épingle. Mais pourquoi, oh! pourquoi, noble prince, affliger ainsi les coeurs de vos fidèles sujets et exposer votre vie dans des aventures téméraires, comme si elle n'était pas plus précieuse que celle d'un simple chevalier errant, qui n'a d'autre intérêt sur terre que celui qui se trouve au bout de sa lance et de son épée.»

«Oui, Richard de Plantagenet, dit le roi, ne veut d'autre gloire que celle que lui procurent sa lance et son épée. Oui, Richard de Plantagenet est plus fier de mener à fin une aventure avec son épée et son bras, que s'il rangeait en bataille une armée de cent mille hommes.»--«Mais votre royaume, mon prince, dit Ivanhoe, votre royaume est menacé de guerre civile, vos sujets courent toute espèce de danger, s'il faut qu'ils soient tout à coup privés de leur souverain dans quelques unes de ces aventures que vous poursuivez journellement à votre bon plaisir; et en ce moment même je vois que votre salut tient du miracle.»--«Oh, Oh! mon royaume et mes sujets, répliqua Richard avec impatience; mais je te dirai, sire Wilfrid, que les meilleures d'entre eux sont prêts à me payer mes folies avec la même monnaie. Par exemple, mon très fidèle serviteur Wilfrid d'Ivanhoe n'obéit pas à mes ordres positifs, et cependant il vient faire un sermon à son roi, parce qu'il ne suit pas exactement ses conseils: lequel de nous d'eux a le plus de droit de sermonner l'autre. Quoi qu'il en soit, pardonnez-moi, mon fidèle Wilfrid, le temps que j'ai passé et que je dois encore passer incognito à Saint-Botolph, est comme je te l'ai déjà dit, très nécessaire, afin que mes amis et mes nobles dévoués aient le temps de rassembler leurs forces, afin que lorsque le retour de Richard sera annoncé, il se trouve à la tête d'une armée qui fasse trembler ses ennemis et anéantisse ainsi la trahison sans qu'on ait besoin de tirer l'épée du fourreau. Estoteville et Bohun ne sont pas assez en forces pour marcher sur York avant vingt-quatre heures d'ici. Il faut que j'aie des nouvelles de Salisbury au sud et de Beauchamp dans le Warwickshire, ainsi que de Multon et de Percy au nord. Il faut que le chancelier s'assure de Londres. Une apparition trop subite m'exposerait à d'autres dangers que ceux dont pourraient me tirer ma lance et mon épée, quoique secondées par l'arc du brave Robin, le gourdin du frère Truck et le cor du sage Wamba.

Wilfrid s'inclina d'un air soumis, il sentit qu'il était utile de combattre l'esprit chevaleresque qui portait souvent son maître à s'exposer à des dangers qu'il aurait évités facilement, ou plutôt qu'il lui était impardonnable de chercher. Wilfrid soupira et se tut, tandis que Richard s'applaudissait d'avoir imposé silence à son conseiller, quoiqu'au fond de son coeur il sentît la justice de ses observations. Il continua la conversation avec Robin-Hood. «Roi des proscrits, lui dit-il, n'auriez-vous rien à offrir à votre confrère en royauté, car ces misérables défunts m'ont donné de l'exercice et de l'appétit.»

«En toute vérité, répliqua le braconnier, et j'aurais garde de mentir à mon souverain, notre magasin est en grande partie pourvu de...» Il s'arrêta avec quelque embarras. «De gibier, n'est-ce pas[24], dit gaîment Richard; bien, bien, on ne peut s'attendre à mieux, et vraiment quand un roi ne veut pas rester chez lui, ni prendre la peine de tuer lui-même son gibier, il me semble qu'il ne doit pas se fâcher de le trouver tué d'avance.»

«Alors, dit Robin, si votre majesté daigne encore honorer de sa présence un des lieux de rendez-vous de Robin-Hood, la venaison ne manquera pas, non plus que l'ale (la bière), et peut-être bien un vin passable.» Le braconnier se mit en marche, suivi du joyeux monarque, plus content peut-être de cette rencontre fortuite avec Robin-Hood et ses compagnons, qu'il ne l'aurait été dans sa royauté au milieu d'un cercle brillant de pairs et de nobles. Tout ce qui était nouveau en fait de société ou d'aventures faisait le bonheur de Richard Coeur-de-Lion, et il n'était jamais si content que lorsqu'il avait rencontré quelque danger, et qu'il l'avait surmonté. Dans ce roi à coeur de lion se réalisait le caractère brillant, mais dans le fond bon à rien, d'un vrai chevalier de roman; la gloire personnelle qu'il s'acquérait par ses propres faits d'armes était plus précieuse à son imagination exaltée que celle que lui aurait valu dans son gouvernement la politique et la prudence d'un homme d'état: aussi son règne fut-il semblable à un météore éclatant et rapide, qui s'élance tout à coup sur la face des cieux, en y répandant une lumière éblouissante, mais vaine, qui est aussitôt ensevelie dans une nuit profonde. Ses hauts faits de chevalerie fournissaient des sujets aux bardes et aux ménestrels, mais il n'en résultait pour son pays aucun de ces avantages réels, de ceux que l'histoire aime à rapporter et donne pour exemples à la postérité. Dans sa compagnie actuelle, Richard se montrait sous les plus aimables apparences; il était gai, de bonne humeur, et passionné pour le courage dans quelque personne qu'il se rencontrât. Ce fut sous un énorme chêne qu'on prépara à la hâte un repas champêtre pour le roi d'Angleterre. Il était entouré d'hommes que son gouvernement avait proscrits récemment, mais qui composaient pour l'instant sa cour et son escorte: à mesure que le flacon circulait, ces hommes grossiers oubliaient la contrainte que leur avait imposée le présence d'une Majesté; bientôt on en vint aux chansons et aux plaisanteries. Ils racontaient avec emphase l'histoire de leurs entreprises, et tout en se faisant gloire du succès avec lequel ils avaient violé les lois, pas un ne se rappelait qu'il parlait devant celui qui devait les faire respecter. Le roi lui-même, oubliant sa dignité aussi bien que toute la compagnie, riait, plaisantait avec la bande joyeuse[25]. Le bon sens naturel et grossier de Robin-Hood l'avertit qu'il fallait finir la scène avant que rien n'en eût troublé l'accord, d'autant plus qu'il remarquait sur le front d'Ivanhoe une ombre d'inquiétude. «Nous sommes honorés, dit-il à part au baron, par la présence de notre loyal souverain, mais je ne voudrais pas qu'il abusât de son temps, que les circonstances actuelles rendent si précieux.»

[Note 24: ][(retour) ] Richard Coeur-de-Lion était d'une grande sévérité contre les braconniers. A. M.

[Note 25: ][(retour) ] Ce trait rappelle le bon roi d'Yvetot.A. M.