«Je parlerai, dit le spectre d'un ton calme, lorsque j'aurai repris haleine et que vous m'en donnerez le temps. Vivant, dis-tu? Je le suis autant que peut l'être celui qui a été nourri de pain et d'eau pendant trois jours, qui m'ont paru trois siècles. Oui, de pain et d'eau, père Cedric. Par le ciel et par les saints qui s'y trouvent, meilleure nourriture n'a pas passé par mon gosier pendant trois grands jours, et c'est par un coup de la Providence que je suis ici pour vous le dire.»--«Mais, noble Athelstane, dit le chevalier noir, je vous ai vu moi-même renversé par le farouche templier vers la fin de l'assaut donné à Torquilstone; et comme je l'ai cru et comme Wamba l'a rapporté, vous aviez eu la tête fendue jusqu'aux dents.»

«Vous avez mal cru, sire chevalier, dit Athelstane, et Wamba a menti. Mes dents sont en bon ordre, et je vous en donnerai la preuve tout à l'heure en soupant. Toutefois ce n'est pas grace au templier, dont l'épée tourna dans sa main de manière que je ne fus frappé que du plat. Si j'avais eu mon casque d'acier sur la tête, je n'y aurais pas plus fait attention qu'à une paille, et je lui aurais appliqué une riposte qui lui aurait ôté tout espoir d'effectuer sa retraite. Mais enfin je fus renversé, étourdi à la vérité, mais non blessé. D'autres, tant de l'un que de l'autre parti, furent renversés et tués sur moi, en sorte que je ne repris mes sens que lorsque je me trouvai dans un cercueil qui, fort heureusement pour moi, était ouvert, placé devant l'autel de l'église de Saint-Edmond. J'éternuai plusieurs fois, je soupirai, je gémis, je m'éveillai, et j'étais au moment de me lever, lorsque le sacristain et l'abbé, tout pleins de terreur, accoururent au bruit, surpris sans doute, mais nullement satisfaits, de voir vivant un homme dont ils avaient espéré être eux-mêmes les héritiers. Je demandai du vin: on m'en donna; mais il avait sans doute été fortement drogué, car je m'endormis encore plus profondément qu'auparavant, et je ne me réveillai qu'au bout de plusieurs heures. Mes bras étaient étendus et enveloppés, mes pieds si fortement liés, que les chevilles m'en font mal seulement d'y penser; le lieu complétement noir, les oubliettes, je m'imagine, de ce maudit couvent, et, comme me le fit conjecturer l'odeur cadavéreuse, humide, étouffante, un caveau, un lieu de sépulture. Je me faisais déjà d'étranges idées sur ce qui venait de m'arriver, lorsque la porte de mon affreux donjon tourna en criant sur ses gonds, et je vis entrer deux scélérats de moines. Ne voulaient-ils pas me persuader que j'étais en purgatoire? Mais je connaissais trop bien la voix poussive, la respiration courte, du père abbé. Saint Jérémie! quelle différence de ce ton à celui avec lequel il me demandait une autre tranche de venaison! Ce chien-là a fait bombance avec moi depuis Noël jusqu'aux Rois.»

«Patience, noble Athelstane, dit le roi, reprenez haleine; racontez votre histoire à loisir; sur mon honneur, le récit de cette histoire est aussi intéressant que la lecture d'un roman.»--«C'est possible, dit Athelstane, mais, par la croix de Bromeholm, il ne s'agit pas ici de roman. Un pain d'orge et une cruche d'eau, voilà tout ce qu'ils m'ont donné, ces vilains scélérats que mon père et que moi-même avons enrichis, dans un temps où ils n'avaient pour toute ressource que les tranches de lard et les mesures de grain que, par leurs cajoleries, ils ont obtenues de pauvres et misérables serfs en échange de leurs prières. Repaire infâme de sales, ingrates, abominables vipères! un pain d'orge et une cruche d'eau pour moi, pour un bienfaiteur tel que moi! Mais je les enfermerai dans leur tanière, dussé-je être excommunié.»--«Mais, au nom de la sainte Vierge, noble Athelstane, dit Cedric, saisissant la main de son ami, comment es-tu échappé à ce péril imminent? Leurs coeurs se sont-ils laissé toucher?»

«Toucher! répéta Athelstane; le soleil peut-il fondre les rochers? J'y serais encore sans un mouvement dans le couvent, occasionné, à ce que je vois, par la procession des moines qui venaient pour assister au repas des funérailles, tandis qu'ils savaient fort bien où et comment ils m'avaient enterré tout vivant. J'entendis le chant rauque de leurs psaumes, ne me doutant guère qu'ils étaient occupés à prier pour le repos de l'ame de celui qu'ils faisaient mourir de faim. Ils partirent cependant, et j'attendis long-temps un renouvellement de nourriture, ce qui n'était pas fort étonnant parce que le goutteux sacristain s'occupait plus de sa cuisine que de la mienne. Il arriva enfin d'un pas chancelant, et exhalant autour de sa personne une forte odeur de vin et d'épices. La bonne chère avait attendri son coeur, car, au lieu de ma précédente provision, il me laissa une tranche de pâté et un flacon de vin. Je mangeai, je bus et me sentis fortifié; et pour surcroît de bonheur, le sacristain, trop vieux pour remplir convenablement les devoirs de sa place, ferma la porte à clef, à la vérité, mais de manière que le pêne resta en dehors de la gache, et que la porte resta entr'ouverte. La lumière, la nourriture, le vin, stimulèrent mon invention. L'anneau auquel mes chaînes étaient attachées était plus rouillé que le scélérat d'abbé ni moi-même n'avions supposé, car le fer même ne pouvait résister à l'action de l'humidité dans ce donjon infernal.»

«Reprends haleine, noble Athelstane, dit Richard, et goûte quelques rafraîchissemens avant de continuer ta narration.»--«Rafraîchissemens? dit Athelstane, j'en ai pris cinq fois aujourd'hui, et néanmoins une tranche de cet appétissant jambon ne ferait pas de mal à votre affaire. Voulez-vous bien, beau sire, me faire raison d'un coup de vin?»

Les convives, bien que plongés encore dans le plus grand étonnement, burent à la santé de leur ami ressuscité, qui continua son récit. Ses auditeurs étaient maintenant plus nombreux que lorsqu'il avait commencé; car Édith, qui avait donné quelques ordres nécessaires pour arranger le château, avait suivi le mort-vivant jusqu'à l'appartement destiné aux étrangers, suivi du nombre de personnes, tant hommes que femmes, que la chambre avait pu contenir; tandis que d'autres, se pressant en foule sur l'escalier, recevaient une édition fautive de l'histoire, et la transmettaient encore plus inexactement à ceux qui étaient plus bas, lesquels la faisaient passer à la foule qui se trouvait au dehors, de manière à rendre le fait réellement méconnaissable.

Athelstane reprit ainsi le fil de sa narration: «Voyant que ma chaîne ne tenait plus à l'anneau, je me traînai au haut de l'escalier aussi bien que le peut un homme chargé de fers et affaibli par le jeûne; et après avoir marché long-temps à tâtons, le chant d'un gai couplet dirigea mes pas jusque dans un appartement où le digne sacristain, sauf respect, était occupé à dire la messe du diable avec un gros frère en froc et en capuchon, un drôle à larges épaules, qui avait plutôt l'air d'un voleur que d'un homme d'église. Je me précipitai au milieu d'eux; et le linceul qui me couvrait, et le bruit que faisaient mes chaînes en s'entrechoquant, me firent paraître plutôt comme un habitant de l'autre monde que de celui-ci. Tous les deux restèrent pétrifiés: mais lorsque j'eus renversé le sacristain d'un coup de poing, son compagnon m'allongea un coup d'un énorme bâton.»

«Je parierais la rançon d'un comte, dit Richard, que c'était notre frère Truck.»--«Qu'il soit le diable s'il veut, dit Athelstane; toujours est-il que fort heureusement il manqua son coup, et que, lorsque je m'approchai pour lutter avec lui, il s'enfuit à toutes jambes. Je ne perdis pas de temps à débarrasser les miennes au moyen de la clef du cadenas que je trouvai parmi celles du trousseau du sacristain; j'avais même quelque envie de lui casser la tête avec le paquet de clefs; mais le souvenir de la tranche de pâté et du flacon de vin que le drôle m'avait donnés dans mon cachot vint attendrir mon coeur, et, me contentant de lui allonger deux bons coups de pied, je le laissai étendu sur le plancher. Je mangeai un morceau de viande et bus quelques verres de vin faisant partie du régal que les deux vénérables frères avaient préparé. J'allai à l'écurie où je trouvai, dans un endroit séparé, un de mes meilleurs palefrois destiné probablement à l'usage particulier du père abbé. Je suis venu ici de toute la vitesse de mon cheval, hommes et femmes fuyant devant moi partout où je passais, me prenant pour un spectre, d'autant plus que, pour ne pas être reconnu, j'avais fait retomber le linceul sur mon visage. Je n'aurais même pu entrer dans mon propre château, si l'on ne m'eût pris pour le pierrot d'un jongleur, qui amuse la foule dans la cour du château, à l'occasion des funérailles de son seigneur. Le concierge a sans doute cru, d'après mon costume, que je devais jouer un rôle dans la farce du joueur de gobelets, et il m'a laissé entrer. Je n'ai fait que me découvrir à ma mère, manger un morceau à la hâte, et je suis venu vous chercher, mon noble ami.»

«Et vous m'avez trouvé, dit Cedric, prêt à reprendre notre noble projet de recouvrer l'honneur et la liberté. Je te dis que jamais jour plus favorable que celui de demain ne se lèvera pour délivrer la race saxonne.»--«Ne me parle pas de délivrer qui que ce soit, dit Athelstane; c'est bien assez que je me sois délivré moi-même. Ce qui m'occupe davantage, c'est de punir ce scélérat d'abbé. Je veux le faire pendre au haut du château de Coningsburgh avec sa chape et son étole; et si l'escalier est trop étroit pour laisser passer son énorme panse, je le ferai hisser au moyen d'une corde et d'une poulie.»--«Mais, mon fils, dit Édith, considère son sacré caractère.»

«Considérez mes trois jours de jeûne, répliqua Athelstane. Je veux qu'ils périssent tous, pas un d'excepté. Front-de-Boeuf a été brûlé vif pour un moindre sujet. Du moins, il tenait bonne table pour ses prisonniers; seulement il y avait trop d'ail dans le dernier plat de potage. Mais ces hypocrites, ingrats coquins, flatteurs parasites, qui sont venus si souvent s'asseoir à ma table sans y être invités, qui ne m'ont donné ni potage, ni ail! par l'ame d'Hengist, ils périront.»