TRANSPORTONS NOUS maintenant à l'extérieur du château ou de la commanderie de Templestowe, vers l'heure à laquelle le sort, ou dé sanglant devait être jeté, pour décider de la vie ou de la mort de Rébecca. Tout était en émoi, tout était en mouvement. On eût dit que toutes les campagnes environnantes étaient demeurées désertes, et que leurs habitans s'étaient rendus à quelque fête de village, ou à quelque repas champêtre. Mais le plaisir inhumain de contempler le sang et la mort n'est nullement particulier à ces siècles d'ignorance, bien que dans les combats de gladiateurs, dans les duels, dans les tournois, on fût habitué au spectacle barbare de chevaliers renversés les uns par les autres. De même, de nos jours, où la science des moeurs est plus répandue et mieux comprise, l'exécution d'un criminel, un assaut entre deux boxeurs, un tumulte, une assemblée de réformateurs radicaux, attire, non sans un extrême danger de leur part, une foule immense de spectateurs qui n'ont absolument d'autre intérêt dans l'événement que celui de savoir quelle est la marche que l'on a adoptée, et si les héros du jour seront, comme le disent les tailleurs dans leurs insurrections, des pierres à fusil ou des tas de fumier.
Les regards de cette immense multitude assemblée étaient dirigés sur la porte de la commanderie de Templestowe, afin d'en voir sortir la procession, tandis qu'une foule encore plus nombreuse remplissait déjà les alentours de la lice appartenant à l'établissement. Cet enclos avait été fait sur un terrain adjacent à la commanderie, qu'on avait soigneusement nivelé pour servir aux exercices militaires et aux combats chevaleresques des templiers. Le terrain, qui formait une sorte d'amphithéâtre, était entouré de palissades: et comme les chevaliers étaient bien aises d'avoir des spectateurs de leurs faits d'armes, ils y avaient fait construire des galeries et des banquettes pour la commodité des spectateurs.
Dans la circonstance actuelle on avait placé à l'extrémité orientale un trône destiné au grand-maître, avec des siéges à l'entour pour les commandeurs et les chevaliers de l'ordre. Au dessus flottait l'étendard sacré, appelé le Baucéan, qui était l'enseigne de l'ordre, comme son nom était le cri de ralliement.
À l'autre extrémité de la lice s'élevait une pile de fagots, arrangés autour du poteau, profondément enfoncé dans la terre, de manière à laisser un espace pour que la victime destinée à être consumée pût entrer dans le cercle fatal, et être attachée au poteau avec les chaînes qui y étaient suspendues. À côté de cet appareil de mort se tenaient debout quatre esclaves noirs, dont la couleur et les traits africains, alors peu connus en Angleterre, frappaient de terreur la populace, qui les regardait comme des esprits infernaux occupés à leurs exercices diaboliques. Ces quatre hommes restaient immobiles, excepté que de temps en temps celui qui paraissait être leur chef leur donnait l'ordre de changer, ou de déplacer ce qui devait servir d'aliment à la flamme du bûcher. Ils ne regardaient point la multitude, et, dans le fait, ils semblaient ignorer qu'ils eussent des spectateurs, et ne penser à autre chose qu'à s'acquitter de leur devoir; et lorsqu'ils se parlaient les uns aux autres, et qu'ils ouvraient leurs grosses lèvres, faisant voir leurs dents blanches, comme s'ils souriaient déjà à l'idée de la tragédie qui allait avoir lieu, les paysans épouvantés pouvaient à peine s'empêcher de penser qu'ils étaient les esprits familiers avec lesquels la sorcière avait été en commerce, et qui, attendu que le temps de la société était expiré, se tenaient prêts à assister à son châtiment. Ils se parlaient tout bas les uns aux autres, et se racontaient les prouesses que Satan avait faites dans ces temps de trouble et d'agitation, sans manquer, comme on peut bien se l'imaginer, de lui donner plus que son dû.
«N'avez-vous pas entendu dire, père Dennet, dit un paysan à un vieillard, que le diable a emporté le corps du thane saxon Athelstane de Coningsburgh?»--«Oui, répondit le vieillard, mais aussi il a été obligé de le rapporter, grâce à Dieu et à saint Dunstan.»
«Comment cela?» dit un jeune éveillé vêtu d'un pourpoint vert, brodé en or, et ayant derrière lui un garçon robuste qui portait sa harpe et qui indiquait sa profession. Ce ménestrel paraissait être d'un rang au dessus du vulgaire; car, outre son vêtement brodé, il avait à son cou une chaîne d'argent, à laquelle était suspendu le wrest, ou la clef dont il se servait pour accorder sa harpe. À son bras droit était une plaque d'argent, sur laquelle, au lieu des armes ou de la devise de la famille à laquelle il était attaché, on lisait simplement le mot Sherwood qui y était gravé. «Que voulez-vous dire?» demanda-t-il en se mêlant à la conversation des paysans; «je suis venu chercher ici un sujet de ballade, je serai charmé d'en trouver deux.»
«C'est un fait bien avéré, dit le vieillard, que quatre semaines après la mort d'Athelstane de Coningsburgh....»--«Cela est impossible, dit le ménestrel, car je l'ai vu bien en vie, à l'assaut d'armes d'Ashby de la Zouche.»--«Mort cependant il était, dit le jeune paysan, et même on en a fait la translation, car j'ai entendu les moines de Saint-Edmond chanter pour lui l'office des morts; et, en outre, il y a eu, comme de raison, un superbe banquet d'obsèques, et fêtes de funérailles au château de Coningsburgh, et je m'y serais rendu, sans Mabel Parkins, qui...»
«Hélas! oui, dit le vieillard, Athelstane est mort, et c'est un grand malheur, car l'antique sang saxon...»--«Mais votre histoire, mes amis, votre histoire?» dit le ménestrel d'un air d'impatience.
«Oui, oui, raconte-nous cette histoire,» dit un gros moine, appuyé sur une perche qui tenait le milieu entre un bourdon de pèlerin et un gros bâton, et servait probablement, dans l'occasion, aux deux fins; «votre histoire, dit le moine joufflu, ne lambinez point; nous n'avons pas de temps à perdre.»
«Eh bien donc, plaise à votre révérence, dit Dennet; un ivrogne de prêtre vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond...»--«Il ne plaît pas à ma révérence, répondit l'homme d'église, qu'il existe un animal tel qu'un prêtre ivrogne, ou que, s'il en existait, un laïque se permette d'en parler. Sois honnête, mon ami, et suppose que le saint homme était absorbé dans ses méditations, ce qui rend la tête lourde et les jambes chancelantes, comme si l'estomac était surchargé de vin nouveau; je l'ai éprouvé moi-même.»