«Rébecca, dit le templier, m'entends-tu?»--«Je n'ai rien de commun avec toi, homme dur et cruel, répondit l'infortunée.»--«Oui, mais tu comprends mes paroles, dit le templier, car le son de ma voix m'épouvante moi-même. Je sais à peine sur quel terrain nous sommes et dans quel but on nous a amenés ici. Cette lice, cette chaise, ce bûcher! Oui, je sais à quel dessein, et cependant cela me paraît comme une chose qui n'est pas réelle; une vision effrayante qui abuse mes sens par des fantômes hideux, et ne peut convaincre ma raison.»
«Mon esprit et mes sens sont parfaitement libres, répondit Rébecca, et me disent également que ce bûcher est destiné à consumer mon corps terrestre et à m'ouvrir un douloureux mais court passage dans un monde meilleur.»--«Songes, Rébecca, songes frivoles! répliqua le templier, vaines visions, que vos sadducéens, plus sages, rejettent eux-mêmes. Écoute-moi, Rébecca, continua-t-il d'un ton animé; tu as une chance de sauver ta vie et ta liberté dont ces coquins et ce vieux scélérat ne se doutent nullement. Monte derrière moi sur mon coursier, sur Zamor, cet excellent cheval qui n'a jamais bronché sous son cavalier. Je l'ai gagné en combat singulier contre le sultan de Trébisonde. Monte, te dis-je, derrière moi. En moins d'une heure nous serons à l'abri de toute poursuite; un nouveau monde de plaisirs s'ouvre pour toi, pour moi une nouvelle carrière de gloire. Qu'ils prononcent contre moi une sentence que je méprise, qu'ils effacent le nom de Bois-Guilbert de la liste de leurs esclaves monastiques, je laverai avec leur sang toutes les taches qu'ils oseront faire sur mon écusson.»
«Tentateur, dit Rébecca, retire-toi! Quoiqu'à ma dernière heure, tu ne pourrais me faire bouger de l'épaisseur d'un cheveu de ce siége fatal. Entourée comme je le suis d'ennemis, je te regarde comme le plus cruel et le plus féroce. Retire-toi, au nom de Dieu!» Albert Malvoisin, impatient et alarmé de la durée de cette conférence, s'approcha alors pour l'interrompre.
«L'accusée a-t-elle avoué son crime? demanda-t-il à Bois-Guilbert, ou est-elle résolue à le nier?»--«Elle est véritablement résolue, répondit Bois-Guilbert.»--«En ce cas, dit Malvoisin, il faut, mon noble frère, que tu reprennes ta place pour attendre le résultat. Les ombres tournent sur le cercle du cadran. Viens, brave Bois-Guilbert, viens, espoir de notre ordre, et bientôt son chef.»
En parlant ainsi d'un ton doux et flatteur, il porta la main à la bride du cheval du templier comme pour le ramener à son poste. «Vilain scélérat, s'écria Bois-Guilbert d'un ton furieux, comment oses-tu porter la main sur les rênes de mon cheval?» Forçant son compagnon à lâcher prise, il retourna à l'autre extrémité de la lice.
«Il y a encore de la chaleur en lui, dit Malvoisin à part à Mont-Fichet, si elle était bien dirigée; mais c'est comme le feu grégeois qui brûle tout ce qu'il touche.» Les juges étaient depuis deux heures dans l'attente, mais en vain, qu'un champion se présentât.
«Et on a raison, dit le frère Truck, considérant que c'est une juive. Et néanmoins, par mon ordre! il est dur de voir périr une aussi jeune et aussi belle créature sans qu'il y ait un seul coup de donné pour sa défense. Fût-elle dix fois sorcière, si elle était un peu chrétienne, mon bâton sonnerait douze heures sur le casque d'acier de ce féroce templier là-bas avant qu'il remportât ainsi la victoire.»
Cependant l'opinion générale était que personne ne pouvait ou ne voulait se présenter pour une juive accusée de sorcellerie, et les chevaliers, excités par Malvoisin, se disaient tout bas les uns aux autres qu'il était temps de déclarer que le gage de Rébecca n'avait pas été relevé. En ce moment, on vit dans la plaine un chevalier accourant de toute la vitesse de son cheval et s'avançant vers la lice. L'air retentit des cris: Un champion! un champion! et, en dépit des préventions et des préjugés de la multitude, il fut accueilli par les acclamations unanimes en entrant dans la lice. Un second coup d'oeil néanmoins parut détruire l'espoir que son heureuse arrivée avait fait naître. Son cheval, épuisé par une course vive et rapide de plusieurs milles, paraissait ne pouvoir se soutenir, et le cavalier, bien qu'il se présentât avec avidité dans l'arène, soit faiblesse, soit fatigue, semblait à peine avoir la force de se maintenir sur la selle.
À la demande que lui fit le héraut de son nom, de son rang et du but de son voyage, l'étranger répondit promptement et hardiment: «Je suis bon chevalier et noble, et je viens soutenir, à la lance et à l'épée, la juste cause de Rébecca, fille d'Isaac d'York; je viens maintenir que la sentence prononcée contre elle est fausse et dénuée de vérité, et défier le sire Brian de Bois-Guilbert comme traître, meurtrier et menteur; et je le prouverai dans ce champ clos, avec mon corps contre le sien, avec l'aide de Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint Georges le bon chevalier.»
«L'étranger doit, avant tout, prouver, dit Malvoisin, qu'il est bon chevalier et de noble lignage. Le Temple ne permet pas à ses champions de combattre contre des hommes sans nom.»--«Malvoisin, dit le chevalier levant la visière de son casque, mon nom est plus connu, mon lignage plus pur que le tien. Je suis Wilfrid d'Ivanhoe.»--«Je ne combattrai point contre toi, s'écria Bois-Guilbert d'une voix sourde et altérée. Fais guérir tes blessures, procure-toi un meilleur cheval, alors peut-être daignerai-je consentir à te châtier et à rabaisser ce ton de bravade déplacé dans un jeune homme.»