«Ce discours est beau, noble dame, et votre proposition plus belle encore. Mais je ne puis l'accepter; il existe entre nous un abîme que nous ne saurions franchir: notre éducation, notre foi, tout s'oppose à ce qu'il soit comblé. Adieu, mais avant que je vous quitte accordez-moi une grace; levez ce voile, qui me dérobe vos traits dont la renommée parle si haut.»--«Ils ne méritent point d'arrêter les regards, dit Rowena; mais espérant la même faveur de celle qui me visite, je me découvrirai pour elle.»

Elle souleva effectivement son voile, et, soit par timidité, soit par le sentiment intime de sa beauté, la jeune princesse rougit, et cette rougeur se manifesta à la fois sur ses joues, son front, son cou et son sein virginal. Rébecca rougit également, mais ce ne fut qu'un instant; et maîtrisée par de plus fortes émotions, cette sensation s'évanouit comme le nuage pourpré qui change de couleur quand le soleil descend sous l'horizon.

«Noble dame, dit-elle à lady Rowena, les traits que vous avez daigné me montrer vont demeurer long-temps dans ma mémoire. La douceur et la bonté y règnent; et si une teinte de la fierté ou des vanités mondaines peut s'allier avec une expression si aimable, comment pourrions-nous regretter que ce qui est de terre[31] conserve quelques traces de son origine? Long-temps, long-temps je me rappellerai vos traits, et je bénis le ciel de laisser mon digne libérateur uni à....» Elle s'arrêta court, et ici ses yeux se remplirent de larmes: elle les essuya vite, et répondit à la touchante question de Rowena qui lui demandait si elle se trouvait mal: «Non, je me trouve bien, mais mon coeur se gonfle lorsque je songe à Torquilstone, et au champ clos de Templestowe. Adieu; cependant il me reste une dernière prière à vous faire: acceptez cette cassette, et ne dédaignez pas ce qu'elle contient.» La princesse ouvrit alors le petit coffre d'ivoire enrichi d'ornemens, et y trouva un collier et des boucles d'oreilles en diamans qui étaient d'une valeur inexprimable.

[Note 31: ][(retour) ]Le premier interprète met ici un «vase de terre,» au lieu de la forme terrestre de la femme. Nous croyons que c'est affaiblir l'idée de l'original.A. M.

«Il est impossible, dit Rowena en voulant rendre la cassette, que j'accepte un présent d'un si grand prix.»--«Conservez-le, noble dame, répondit Rébecca; vous possédez le pouvoir, la grace, le crédit, l'influence; nous n'avons pour nous que la richesse, source de notre force et de notre faiblesse. La valeur de ces bagatelles multipliée dix fois n'aurait pas le même empire que le moindre de vos souhaits. Le présent est donc peu de chose pour vous et moins encore pour moi qui m'en vais. Permettez-moi de penser que vous ne partagez point les injustes préjugés de votre nation à l'égard de mes coreligionnaires. Croyez-vous que je prise ces pierres brillantes plus que ma liberté, ou que mon père les estime plus que la vie et l'honneur de sa fille? Acceptez-les, noble dame; elles n'ont aucune valeur pour moi, qui ne porterai plus de semblables joyaux.»

«Vous êtes donc malheureuse, dit Rowena frappée du ton avec lequel Rébecca venait de prononcer ces dernières paroles. Oh! demeurez avec nous, les avis d'hommes pieux vous tireront de votre croyance et vous feront renoncer à votre loi si funeste: alors je deviendrai une soeur pour vous.»--«Non, dit Rébecca avec cette mélancolie tranquille et douce qui régnait dans ses accens et sur ses traits angéliques: je ne saurais quitter la foi de mes pères, comme un vêtement non approprié au climat où je veux habiter; cependant je ne serai pas malheureuse; celui à qui je consacre désormais ma vie deviendra mon consolateur, si je remplis sa volonté.»--«Votre nation a-t-elle donc des couvens, et vous proposez-vous de vous y retirer?» lui demanda Rowena.--«Non, certes, noble dame, reprit la juive; mais parmi nous, depuis le temps d'Abraham jusqu'à nos jours, nous avons eu de saintes femmes qui ont élevé toutes leurs pensées vers le ciel, et se sont dévouées au soulagement de l'humanité en soignant les malades, secourant les nécessiteux et consolant les affligés. Rébecca ira se mêler parmi elles; dites-le à votre noble époux, s'il lui arrive de s'enquérir du sort de celle qui lui sauva la vie.»

On remarqua un tremblement involontaire dans la voix de Rébecca, et une expression de tendresse qui en disait peut-être plus qu'elle ne voulait en faire entendre. Elle se hâta de prendre congé de la princesse. «Adieu, dit-elle: puisse le père commun des juifs et des chrétiens répandre sur vous ses plus saintes bénédictions: le navire qui nous attend lèvera l'ancre avant que nous puissions gagner le port.»

Elle sortit de l'appartement, laissant la belle Saxonne étonnée, comme si elle avait eu quelque vision, comme si une ombre avait passé devant ses yeux. Rowena fit part de ce singulier entretien à son époux, qui en garda une vive impression. Il vécut long-temps heureux avec sa digne compagne, car ils étaient unis l'un à l'autre par une tendre affection, qui s'augmenta encore avec leurs années, et prit une nouvelle force par le souvenir des obstacles qu'ils avaient eus à surmonter. Cependant ce serait porter trop loin la curiosité, que de demander si le souvenir de la beauté et des généreux soins de Rébecca s'offrit plus fréquemment à la pensée d'Ivanhoe que la noble descendante d'Alfred ne l'aurait désiré.

Wilfrid se distingua au service de Richard, et fut comblé des faveurs du monarque. Il se serait probablement encore élevé plus haut sans la mort prématurée de l'héroïque monarque devant le château de Chaluz près de Limoges. Avec ce prince généreux, mais téméraire et romanesque, s'évanouirent tous les projets que son ambition avait conçus; et on peut lui appliquer, avec un léger changement, ce que Johnson a dit de Charles XII: Son sort fut d'aller se faire tuer par une main vulgaire au pied d'une petite forteresse en pays étranger; il laissa un nom qui fit trembler le monde, pour ne servir qu'à donner une haute leçon de morale, ou bien à figurer dans un roman.

FIN.