—On dirait qu'il fait un mur avec toutes ces pierres, ou toutes ces oies, comme on les appelle. Voilà qui passe tout ce que j'ai ouï dire.
En approchant davantage, Earnscliff reconnut que la conjecture de son compagnon n'était pas invraisemblable. L'être mystérieux qu'ils avaient vu la veille semblait s'occuper péniblement à ramasser les pierres éparses, et à les placer les unes sur les autres, de manière à former un petit enclos. Il ne manquait pas de matériaux, mais son travail n'était pas facile, et l'on avait peine à comprendre qu'il eût pu remuer les pierres énormes qui servaient de fondements à son édifice. Il s'occupait à en placer une très lourde, quand les deux jeunes gens arrivèrent à peu de distance de lui, et il y mettait tant d'attention, qu'il ne les vit pas s'approcher. Il montrait, en traînant la pierre, en la levant et en la plaçant suivant le plan qu'il avait conçu, une force et une adresse qui s'accordaient peu avec sa taille et sa difformité. En effet, à en juger par les obstacles qu'il avait déjà surmontés, il devait avoir la force d'un Hercule, puisque quelques-unes des pierres qu'il avait transportées n'auraient pu l'être que par deux hommes. Aussi Hobby ne put s'empêcher de revenir à sa première opinion.
—Il faut que ce soit l'esprit d'un maçon, dit-il: voyez comme il manie ces grosses pierres. Si c'est un homme après tout, je voudrais savoir combien il prendrait par toise pour construire un mur de digue.—On aurait bien besoin d'en avoir un entre Cringlehope et les Shaws.—Brave homme (ajouta-t-il en élevant la voix), vous faites là un ouvrage pénible!
L'être auquel il s'adressait se tournant de son côté, en jetant sur lui des regards égarés, changea de posture et se fit voir dans toute sa difformité.
Sa tête était d'une grosseur peu commune; ses cheveux crépus étaient en partie blanchis par l'âge; d'épais sourcils, qui se joignaient ensemble, couvraient de petits yeux noirs et perçants qui, enfoncés dans leur orbite, roulaient d'un air farouche, et semblaient indiquer l'aliénation d'esprit. Ses traits étaient durs et sauvages, et il avait dans sa physionomie cette expression particulière qu'on remarque si souvent dans les personnes contrefaites, avec ce caractère lourd et dur qu'un peintre donnerait aux géants des vieux romans. Son corps large et carré, comme celui d'un homme de moyenne taille, était porté sur deux grands pieds; mais la nature semblait avoir oublié les jambes et les cuisses, car elles étaient si courtes, que son vêtement les cachait tout-à-fait. Ses bras, d'une longueur démesurée, se terminaient par deux mains larges, musclées et horriblement velues. On eût dit que la nature avait d'abord destiné ces membres à la création d'un géant, pour les donner ensuite, dans son caprice, à la personne d'un nain. Son habit, espèce de tunique d'un gros drap brun, ressemblait au froc d'un moine, et il était assujetti sur son corps par une ceinture de cuir; enfin sa tête était couverte d'un bonnet de peau de blaireau ou de toute autre fourrure, qui ajoutait à l'aspect grotesque de son extérieur, et couvrait en partie son visage dont l'expression habituelle était celle d'une sombre et farouche misanthropie.
Ce Nain extraordinaire regardait en silence les deux jeunes gens d'un air d'humeur et de mécontentement. Earnscliff, voulant lui inspirer plus de douceur, lui dit:—Vous vous êtes donné une tâche fatigante, mon cher ami, permettez-nous de vous aider.
Elliot et lui, réunissant leurs efforts, placèrent une pierre sur le mur commencé. Le Nain, pendant ce temps, les regardait de l'air d'un maître qui inspecte ses ouvriers, et témoignait par ses gestes combien il s'impatientait du temps qu'ils mettaient à apporter la pierre; il leur en montra une seconde, puis une troisième, puis une quatrième, qu'ils placèrent de même, quoiqu'il parût choisir avec un malin plaisir les plus lourdes et les plus éloignées. Mais, lorsque le déraisonnable Nain leur en désigna une cinquième encore plus difficile à remuer que les précédentes:— Oh! ma foi, l'ami, dit Elliot, Earnscliff fera ce qu'il lui plaira, mais que vous soyez un homme, ou tout ce qu'il peut y avoir de pire, que le diable me torde les doigts, si je m'éreinte plus long-temps comme un manoeuvre, sans recevoir tant seulement un remerciement pour nos peines.
—Un remerciement! s'écria le Nain en le regardant de l'air du plus profond mépris; recevez-en mille, et puissent-ils vous être aussi utiles que ceux qui m'ont été prodigués, que ceux que les reptiles qu'on nomme des hommes se sont jamais adressés… Allons! travaillez ou partez.
—Voilà une belle réponse, monsieur Earnscliff, pour avoir bâti un tabernacle pour le diable, et compromis peut-être nos propres âmes par-dessus le marché.
—Notre présence paraît le contrarier, répondit Earnscliff; retirons-nous, nous ferons mieux de lui envoyer quelque nourriture.