—Quelle folle idée, Lucy! vos drames et vos romans vous ont tourné la tête. Qui vous a fait connaître les inclinations de M. Earnscliff et les miennes? Elles n'ont d'existence que dans votre imagination toujours si vive. D'ailleurs, mon père ne consentirait jamais à ce mariage, et Earnscliff même…. Vous savez la fatale querelle….
—Quand son père a été tué? Cela est si vieux. Nous ne sommes plus, j'espère, dans le temps où la vengeance d'une querelle faisait partie de l'héritage qu'un père laissait à ses enfants, comme une partie d'échecs en Espagne, et où l'on commettait un meurtre ou deux à chaque génération, seulement polir empêcher le ressentiment de se refroidir. Nous en usons aujourd'hui avec nos querelles comme avec nos vêtements: nous les cherchons pour nous, et nous ne réveillerons pas plus les ressentiments de nos pères, que nous ne porterons leurs pourpoints tailladés et leurs haut-de-chausses.
—Vous traitez la chose trop légèrement, Lucy, répondit, miss
Vere.
—Non, non, pas du tout. Quoique votre père fût présent à cette malheureuse affaire, on n'a jamais cru qu'il ait porté le coup fatal. Et, dans tous les cas, même du temps des guerres de clans, la main d'une fille, d'une soeur, n'a-t-elle pas été souvent un gage de réconciliation? Vous riez de mon érudition en fait de romans; mais je vous assure que si votre histoire était écrite comme celle de mainte héroïne moins malheureuse et moins méritante, le lecteur tant soit peu pénétrant vous déclarerait d'avance la dame des pensées d'Earnscliff et son épouse future, à cause de l'obstacle même que vous supposez insurmontable.
—Nous ne sommes plus au temps des romans, mais à celui de la triste réalité; car voilà le château d'Ellieslaw.
—Et j'aperçois à la porte sir Frédéric Langley, qui nous attend pour nous aider à descendre de cheval. J'aimerais mieux toucher un crapaud. Ce sera le vieux Horsington, le valet d'écurie, qui me servira d'écuyer.
En parlant ainsi, elle fit sentir la houssine à son coursier, passa devant sir Frédéric, qui s'apprêtait à lui offrir la main, sans daigner jeter un regard sur lui, et sauta légèrement à terre dans les bras du vieux palefrenier. Isabelle aurait bien voulu l'imiter, mais elle voyait son père froncer le sourcil et la regarder d'un air sévère; elle fut obligée de recevoir les soins d'un amant odieux.
CHAPITRE VI
«Pourquoi nous donne-t-on le nom de voleurs, à «nous qui sommes les gardes-du-corps de la nuit? «Qn'ou nous appelle les compagnons de Diane «dans les forêts, les gentilshommes des ténèbres, les «favoris de la lune!» (Shakespeare) Henri IV, première partie.
Le solitaire avait passé dans son jardin le reste du jour où il avait en la visite des trois cousines. Il vint, le soir, s'asseoir sur la pierre qui était son banc favori. Le disque du soleil brillait d'un rouge éclatant; à travers les flots de nuages qui passaient et repassaient sans cesse, il colorait d'une teinte plus vive de pourpre les sommets des montagnes couvertes de bruyères, dont le vaste profil se dessinait à l'horizon de cette aride plaine.