On commençait à pouvoir distinguer les objets lorsqu'il arriva sur l'éminence d'où l'on apercevait, quoique d'un peu loin, l'habitation du Nain. La porte s'en ouvrit, et Hobby vit encore une fois le phénomène dont il avait été témoin et dont il avait rendu compte à Earnscliff. Deux figures humaines, si l'on pouvait donner ce nom à celle du Nain, sortirent de la demeure du solitaire, et s'arrêtèrent devant la porte, paraissant occupées à converser ensemble. Le compagnon du Nain se baissa comme pour ramasser quelque chose près de la chaumière; ils firent quelques pas et s'arrêtèrent encore, causant et gesticulant.

Ce spectacle réveilla toutes les terreurs superstitieuses d'Hobby. Il ne pouvait croire que le Nain consentît à laisser entrer un homme dans sa demeure, et il ne lui paraissait pas plus probable que quelqu'un fût assez hardi pour aller le visiter pendant la nuit. Il fut donc convaincu qu'il avait devant les yeux un sorcier en conférence avec son esprit familier; et, arrêtant son cheval, il résolut de ne pas avancer davantage avant d'avoir vu la fin de cette scène extraordinaire. Il n'attendit pas long-temps. Un instant après le Nain retourna vers sa chaumière, Hobby le suivit des yeux, et chercha ensuite la seconde figure; mais elle avait disparu.

—A-t-on jamais vu rien de semblable? dit Hobby; mais je suis dans un cas désespéré, et fût-ce Belzébuth en personne, il faut que je lui parle.

Il avança donc vers l'habitation du Nain, sans trop presser le pas de son cheval, car le jour commençait à peine à paraître. Hobby n'en était plus fort éloigné, quand il aperçut dans une touffe de bruyère, à vingt pas de lui, précisément à l'endroit où il avait vu la seconde figure un moment avant qu'elle disparût, un corps long et noir, ressemblant assez à un chien terrier qui se serait tapi.

—Je ne lui ai jamais vu de chien, dit Hobby: c'est trop petit pour être un blaireau: ce pourrait bien être une loutre; mais qui sait les formes que les esprits peuvent prendre pour vous effrayer? Quand je serai tout auprès, cela se changera peut-être en lion, en crocodile, que sais-je! Tarras se cabrera, je n'en serai plus le maître, et comment alors me défendre contre les attaques du diable, on de je ne sais qui?

Hobby descendit de cheval; et, tenant la bride d'une main, il lança prudemment une pierre contre l'objet qui l'inquiétait, mais qui resta dans le même état d'immobilité.—Ce n'est donc pas une créature vivante? dit-il; et, reprenant courage, il avança quelques pas. Le soleil, commençant alors à paraître sur l'horizon, rendait les objets plus distincts à ses yeux.—Dieu me pardonne, dit-il, c'est le sac qu'Elsy m'a jeté hier par sa lucarne, et que l'esprit a apporté jusqu'ici pour le mettre sur mon chemin!—Il s'en approcha sans hésiter davantage, l'ouvrit, et l'or qu'il contenait lui parut de bon aloi.—Que Dieu me protège! Dit-il, flottant entre le désir de profiter d'un secours si nécessaire à sa situation, et la crainte de compromettre son salut éternel en se servant d'un argent qui lui arrivait par une voie si suspecte.—Au bout du compte, ajouta-t-il; je me conduirai toujours en honnête homme, en bon chrétien, et, arrive ce qu'il pourra, je ne dois pas laisser ma famille mourir de faim, quand on m'offre les moyens de la faire subsister.

Il renoua donc les cordons du sac, le mit sur son cheval, et s'avança vers la chaumière. Il y frappa plusieurs fois sans recevoir aucune réponse.—Elsy, cria-t-il enfin, père Elsy, voulez-vous sortir un moment? j'ai quelque chose à vous dire, et bien des remercîments à vous faire. Vous ne m'avez pas trompé: j'ai trouvé Grâce saine et sauve, et il n'y a encore rien de désespéré.—Ne voulez-vous pas venir un instant?—Dites-moi seulement que vous m'écoutez.—Hé bien! Je suppose que vous m'entendez, quoique vous ne me répondiez pas.—Vous voyez donc que si je me faisais soldat, il serait bien dur pour Grâce et pour moi d'attendre peut-être des années pour nous marier; et si mes frères partent aussi, qu'est-ce qui aura soin de ma vieille mère et de mes soeurs? De manière que, j'ai pensé que le mieux… Mais je ne puis me décider à demander un service à quelqu'un qui ne veut pas seulement me dire s'il m'entend.

—Dis ce que tu veux, fais ce que tu veux, répondit le Nain sans se montrer; mais va-t'en, et laisse-moi en repos.

—Hé bien! puisque vous m'écoutez, continua Hobby, j'aurai fini en deux mots. Puisque vous voulez bien me prêter de quoi rétablir et regarnir la ferme d'Heugh-Foot, j'accepte ce service avec bien de la reconnaissance; et, en conscience, votre argent sera aussi en sûreté dans mes mains que dans les vôtres, puisque vous le laissez passer la nuit à la belle étoile; au risque qu'il soit ramassé par le premier venu, sans parler du danger de mauvais voisins qui peuvent venir vous voler, comme j'en ai fait la triste épreuve. Mais ce n'est pas tout, Elsy, il faut de la justice. Ma mère est usufruitière des terres de Wideopen; moi, comme l'aîné de la famille, j'en suis propriétaire après elle: nous vous donnerons donc tous les deux une hypothèque pour votre argent sur nos biens, qui ne doivent rien à personne, et nous vous en paierons la rente tous les six mois. Je ferai dresser le contrat par le praticien Saunders, et vous n'aurez rien à payer pour le contrat.

—Laisse là ton jargon, et va-t'en! s'écria le Nain. Ta probité bavarde m'est plus insupportable que ne me le serait la friponnerie de l'escroc qui vole sans mot dire. Va-t'en encore une fois, emporte l'argent, et garde le principal et les intérêts, jusqu'à ce que je t'en fasse la demande. Ta parole vaut contrat.