Rien ne mortifiait plus M. Ellieslaw que de voir que des étrangers s'apercevaient de l'espèce d'empire que cet homme exerçait sur lui. Lorsque sir Frédéric ou quelque autre de ses amis lui en faisait l'observation, tantôt il leur répondait avec un ton de hauteur et d'indignation, tantôt il s'efforçait de tourner la chose en plaisanterie.—Ce Ratcliffe sait combien il m'est nécessaire, disait-il: sans lui, il me serait impossible de gérer mes affaires d'Angleterre; mais, au fond, c'est l'homme le plus instruit et le plus honnête qu'on puisse trouver.

Tel était le personnage à qui il racontait en ce moment les détails de l'enlèvement de miss Vere, et qui l'écoutait d'un air de surprise et d'incrédulité.

—Maintenant, mes amis, dit M. Ellieslaw, comme pour conclure, à sir Frédéric et aux autres personnes qui étaient présentes, donnez vos avis au plus malheureux des pères: que dois-je faire? quel parti prendre?

—Monter à cheval, prendre les armes, et poursuivre les ravisseurs jusqu'au fond des enfers, s'écria sir Frédéric. Partons sans perdre un instant.

—N'existe-t-il, dit froidement Ratcliffe, personne que vous puissiez soupçonner de ce crime inconcevable? Nous ne sommes plus dans le siècle où l'on enlevait les dames uniquement pour leur beauté.

—Je crains, répondit Ellieslaw, de ne savoir que trop qui je dois accuser de cet attentat. Lisez cette lettre, que miss Ilderton avait jugé convenable d'écrire chez moi à un jeune homme des environs nommé Earnscliff, celui de tous les hommes que j'ai le plus de droit d'appeler mon ennemi héréditaire; le hasard l'a fait tomber entre mes mains. Vous voyez qu'elle lui écrit comme confidente de la passion qu'il a osé concevoir pour ma fille, et qu'elle lui dit qu'elle plaide sa cause avec chaleur auprès de son amie. Faites attention aux passages soulignés, monsieur Ratcliffe, vous verrez que cette fille intrigante l'engage à recourir à des mesures hardies, et l'assure que ses sentiments seraient payés de retour partout ailleurs que dans les limites de la baronnie d'Ellieslaw.

—Et c'est, dit Ratcliffe, d'après une lettre écrite par une jeune fille romanesque, et qui n'a pas même été remise à sa destination, que vous concluez que M. Earnscliff a enlevé votre fille, et s'est porté à un acte de violence si inconsidéré, si criminel?

—Qui voulez-vous que j'en accuse? dit Ellieslaw.

—Qui pouvez-vous en soupçonner? s'écria sir Frédéric. Qui peut avoir eu un motif pour commettre un tel crime, si ce n'est lui?

—Si c'était là le meilleur moyen de trouver le coupable, dit M. Ratcliffe avec sang-froid, on pourrait indiquer des personnes à qui leur caractère permettrait plus facilement d'imputer une pareille action, et qui ont aussi des motifs suffisants pour l'avoir commise.—Ne pourrait-on pas, par exemple, supposer que quelqu'un ait jugé convenable de placer miss Vere dans un endroit où l'on puisse exercer sur ses inclinations un degré de contrainte auquel on n'oserait avoir recours dans le château de son père?— Que dit sir Frédéric Langley de cette supposition?