—Ce serait vous dégrader inutilement. Il a pris sa résolution; il n'en changerait qu'à une condition, et cette condition vous ne l'apprendrez jamais de la bouche de votre père.
—Quelle est-elle; mon père? dites-le moi, je vous en conjure. Que peut-il demander que nous ne devions lui accorder pour prévenir les malheurs dont nous sommes menacés?
—Vous ne la connaîtrez, Isabelle, dit Ellieslaw d'un ton solennel, que lorsque la tête de votre père sera tombée sur un échafaud. Alors peut-être vous apprendrez par quel sacrifice il était encore possible de le sauver.
—Et pourquoi ne pas m'en instruire de suite? Croyez-vous que je ne ferais pas avec joie le sacrifice de toute ma fortune pour vous sauver? Voulez-vous dévouer au désespoir et aux remords le reste de ma vie, quand j'apprendrai qu'il existait un moyen d'assurer vos jours, et que je ne l'ai pas employé?
—Hé bien! ma fille, dit Ellieslaw, comme vaincu par ses instances, apprenez donc ce que j'avais résolu de couvrir d'un silence éternel. Sachez que le seul moyen de le désarmer est de consentir à l'épouser ce soir même, avant minuit.
—Ce soir, mon père!… épouser un tel homme!… un homme! c'est un monstre! vouloir obtenir la main d'une fille en menaçant les jours de son père!…. c'est impossible!
—Vous avez raison, mon enfant, c'est impossible: je n'ai ni le droit ni le désir de vous demander un tel sacrifice. Il est d'ailleurs dans le cours de la nature qu'un vieillard meure et soit oublié, que ses enfants lui survivent et soient heureux.
—Moi, je verrais mourir mon père, quand j'aurais pu le sauver!…. Mais, non, non, mon père, c'est une chose impossible. Quelque mauvaise opinion que j'aie de sir Frédéric, je ne puis le croire si scélérat. Vous croyez me rendre heureuse en me donnant à lui, et tout ce que vous venez de me dire n'est qu'une ruse pour obtenir mon consentement.
—Quoi! dit Ellieslaw d'un ton où l'autorité blessée semblait le disputer à la tendresse d'un père, ma fille me soupçonne d'inventer une fable pour influencer ses sentiments!… Mais je dois encore supporter cette nouvelle épreuve. Je veux bien même descendre jusqu'à me justifier… Vous connaissez l'honneur inflexible de notre cousin Mareschal; faites attention à ce que je vais lui écrire, et vous jugerez par sa réponse si les périls qui nous menacent sont moins grands que je ne vous les ai représentés, et si j'ai à me reprocher d'avoir rien négligé pour les détourner.
Il s'assit, écrivit quelques lignes à la hâte, et remit son billet à Isabelle, qui lut ce qui suit: