Tout cela répondait si bien aux idées qu'Hobby Elliot s'était formées d'une apparition, qu'il s'arrêta à l'instant, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et dit tout bas à Earnscliff:— C'est la vieille Ailie, c'est elle-même! lui tirerai-je un coup de fusil, en invoquant le nom de Dieu?
—N'en faites rien, pour l'amour du ciel! c'est quelque, malheureux privé de raison.
—Vous la perdez vous-même de vouloir en approcher, dit Hobby en retenant à son tour son compagnon. Nous avons le temps de dire une petite prière avant qu'elle vienne à nous. Ah! si je pouvais m'en rappeler une…; mais elle nous en laisse tout le temps, continua-t-il, devenu plus hardi en voyant le courage de son compagnon, et le peu d'attention que l'esprit accordait à leur approche; elle va clopin clopant comme une poule sur une grille chaude. Croyez-moi, Earnscliff (ajouta-t-il à demi-voix), faisons un détour comme pour mettre le vent contre un daim.
—On n'a de l'eau que jusqu'aux genoux dans la fondrière, et il vaut mieux mauvaise route que mauvaise compagnie.
Malgré ces remontrances, Earnscliff continuait à avancer, et Hobby le suivait malgré lui. Ils se trouvèrent enfin à dix pas de l'objet qu'ils cherchaient à reconnaître. Plus ils en approchaient, plus il leur paraissait décroître, autant que l'obscurité leur permettait de le distinguer. C'était un homme dont la taille n'excédait pas quatre pieds; mais il était presque aussi large que haut, ou plutôt d'une forme sphérique, qui ne pouvait être due qu'à une étrange difformité. Le jeune chasseur appela deux fois cet être extraordinaire sans en recevoir de réponse, et sans faire attention aux efforts que son compagnon faisait continuellement pour l'entraîner d'un autre côté, plutôt que de troubler davantage une créature si singulière:—Qui êtes-vous? Que faites-vous ici à cette heure de la nuit? demanda-t-il une troisième fois. Une voix aigre et discordante répondit enfin: —Passez votre chemin, ne demandez rien à qui ne vous demande rien. Et ces mots, qui firent reculer Elliot à deux pas, firent même tressaillir son compagnon.
—Mais pourquoi êtes-vous si loin de toute habitation? dit Earnscliff. Êtes-vous égaré? suivez-moi, je vous donnerai un logement pour la nuit.
—A Dieu ne plaise! s'écria Hobby involontairement.
J'aimerais mieux loger tout seul dans le fond du gouffre de
Tarrass Flow, ajouta-t-il plus bas.
—Passez votre chemin, répéta cet être extraordinaire d'un ton de colère: je n'ai besoin ni de vous ni de votre logement. Il y a cinq ans que ma tête n'a reposé dans l'habitation des hommes; et j'espère qu'elle n'y reposera plus.
—C'est un homme qui a perdu l'esprit, dit Earnscliff.