—Je me serais passée de tout, ma chère tante, répondit-elle d'une voix qui alla jusqu'au cœur de son jeune conducteur; oui, de tout, pourvu que j'eusse trouvé une retraite sûre et honorable. Je ne désire pas, Dieu sait que je n'ai jamais désiré occasionner une guerre entre la France et la Bourgogne, ma patrie. Je serais bien fâchée que ma cause coûtât la vie à un seul homme. Je ne demandais que la permission de me retirer au couvent de Marmoutiers, ou dans quelque saint monastère.

—Vous parlez en véritable folle, belle nièce, et non en fille de mon noble frère. Il est heureux qu'il existe encore quelqu'un qui conserve quelque chose de la fierté de la noble maison de Croye. Comment distinguerait-on, une femme bien née d'une laitière brûlée par le soleil, si ce n'est parce qu'on rompt des lances pour l'une, et qu'on casse des branches de coudrier pour l'autre? Je vous dis que, lorsque j'étais dans la fleur de la jeunesse, à peine plus âgée que vous ne l'êtes aujourd'hui, on soutint en mon honneur la fameuse passe d'armes d'Haflinghem. Les tenans étaient au nombre de quatre, et celui des assaillans alla jusqu'à douze. Cette joute coûta la vie à deux chevaliers, et il y eut une épine du dos, une épaule, trois jambes et deux bras cassés, sans parler d'un si grand nombre de blessures dans les chairs, et de contusions, que les hérauts d'armes ne purent les compter. C'est ainsi que les dames de notre maison ont toujours été honorées. Ah! si vous aviez la moitié autant de cœur que vos nobles ancêtres, vous trouveriez le moyen, dans quelque cour où l'amour des dames et la renommée des armes sont encore en honneur, de faire donner un tournois dont votre main serait le prix, comme celle de votre bisaïeule, de bienheureuse mémoire, fut celui de la fameuse joute d'armes de Strasbourg; vous vous assureriez ainsi la meilleure lance de l'Europe pour soutenir les droits de la maison de Croye contre l'oppression du duc de Bourgogne et la politique de la France.

—Mais, belle tante, ma vieille nourrice m'a dit que, quoique le rhingrave fût la meilleure lance de la fameuse joute de Strasbourg, et qu'il eût obtenu ainsi la main de ma respectable bisaïeule, de bienheureuse mémoire, ce mariage ne fut pourtant pas très-heureux, attendu qu'il avait coutume de la gronder souvent, et quelquefois même de la battre.

—Et pourquoi non? s'écria la comtesse Hameline dans son enthousiasme romanesque pour la chevalerie; pourquoi ces bras victorieux, accoutumés à frapper de taille et d'estoc en rase campagne, seraient-ils sans énergie dans leur château? J'aimerais mille fois mieux être battue deux fois par jour par un noble chevalier dont le bras serait aussi redoutable aux autres qu'à moi-même, que d'avoir pour époux un lâche qui n'oserait lever la main sur sa femme ni sur personne.

—Je vous souhaiterais beaucoup de plaisir avec un époux si turbulent, belle tante, et je ne vous l'envierais pas; car s'il est vrai qu'on puisse supporter l'idée de quelque membre rompu dans un tournoi, il n'en est pas de même dans le salon d'une dame.

—Mais on peut épouser un chevalier de renom, sans que la conséquence nécessaire soit d'être battue, quoiqu'il soit vrai que notre ancêtre de glorieuse mémoire, le rhingrave Gottfried, eût le caractère un peu brusque, et aimât un peu trop le vin du Rhin. Un chevalier parfait est un agneau avec les dames, et un lion au milieu des lances. Il y avait Thibault de Montigny, que la paix soit avec lui! c'était l'homme le plus doux qu'on pût voir, et jamais il ne fut assez discourtois pour lever la main contre son épouse, de sorte que, par Notre-Dame, lui qui battait tous les ennemis en champ clos, il se laissait battre chez lui par une belle ennemie. Eh bien! ce fut sa faute. Il était un des tenans à la passe d'armes d'Haflinghem, et il s'y conduisit si bien, que, si tel eût été le bon plaisir du ciel et celui de votre aïeul, il aurait pu y avoir une dame de Montigny qui aurait répondu plus convenablement à sa douceur.

La comtesse Isabelle, qui avait quelque raison pour craindre cette fameuse passe d'armes d'Haflinghem, attendu que c'était un sujet sur lequel sa tante était toujours fort prolixe, laissa tomber la conversation; et Quentin, avec la politesse d'un jeune homme bien élevé, craignant que sa présence ne les gênât dans leur entretien, piqua en avant, et alla joindre le guide, comme pour lui faire quelques questions relativement à la route.

Cependant les deux dames continuèrent leur route en silence, ou s'entretinrent de choses qui ne méritent pas d'être rapportées. Le jour commença enfin à paraître; et, comme elles avaient été à cheval plusieurs heures, Durward, craignant qu'elles ne fussent fatiguées, devint impatient d'arriver à la première halte.

—Je vous la montrerai dans une demi-heure, lui répondit le guide.

—Et alors vous nous laisserez aux soins d'un autre guide? demanda Quentin.