Comme Quentin se tournait vers elle pour lui exprimer une partie des sentimens qu'il éprouvait, elle vit une de ses joues couverte de sang, et elle s'écria avec le ton d'une profonde sensibilité:—Sainte Vierge! il est blessé! son sang coule! Descendez de cheval, il faut que votre blessure soit bandée.

Vainement Quentin répéta que sa blessure n'était que légère; il fallut qu'il mît pied à terre, qu'il s'assît sur un tertre de gazon, qu'il ôtât son casque; et les dames de Croye qui, suivant un ancien usage pas encore tout-à-fait passé de mode, prétendaient à quelques connaissances dans l'art de guérir, lavèrent la blessure, en étanchèrent le sang, et la bandèrent avec le mouchoir de la comtesse Isabelle, afin d'empêcher l'action de l'air, précaution qu'elles jugèrent indispensable.

Dans nos temps modernes, il est rare qu'un galant reçoive une blessure pour l'amour d'une belle, et de son côté jamais une belle ne se mêle du soin de la guérir: le galant et la belle encourent chacun un danger de moins. On reconnaîtra généralement de quel danger je veux parler pour l'homme; mais le péril de panser une blessure comme celle de Quentin, blessure qui n'avait rien de dangereux, était peut-être aussi réel, dans son genre, pour une jeune personne, que celui auquel s'était exposé notre Écossais pour la défendre.

Nous avons déjà dit que Quentin Durward avait la physionomie la plus prévenante. Lorsqu'il eut détaché son heaume, ou pour mieux dire son morion, les boucles de ses beaux cheveux s'en échappèrent avec profusion autour d'un visage dont l'air de jeunesse et de gaieté recevait un charme plus doux d'une rougeur causée à la fois par la modestie et le plaisir. Et quand la jeune comtesse fut obligée de tenir le mouchoir sur la blessure, tandis que sa tante cherchait quelque vulnéraire dans les bagages, elle éprouva un embarras mêlé de délicatesse, un mouvement de compassion pour le blessé, un sentiment plus vif de reconnaissance pour ses services, et tout cela ne diminua rien à ses yeux de la bonne mine et des traits agréables du jeune soldat. En un mot, il semblait que le destin eût amené cet incident pour compléter la communication mystérieuse qu'il avait établie, par des circonstances en apparence minutieuses et accidentelles, entre deux personnes qui, quoique bien différentes par le rang et la fortune, se ressemblaient pourtant beaucoup par la jeunesse, par la beauté, et par un cœur naturellement tendre et romanesque.

Il n'est donc pas étonnant qu'à compter de ce moment l'idée de la comtesse Isabelle, déjà si familière à l'imagination de Quentin, remplit entièrement son cœur, et que de son côté la jeune dame, si ses sentimens, qu'elle ignorait, presque elle-même, avaient un caractère moins décidé, pensât désormais à son jeune défenseur. Elle venait en effet de témoigner au simple garde plus d'intérêt qu'à aucun des nobles de haute naissance qui, depuis deux ans, lui avaient prodigué leurs adorations. Par-dessus tout, quand elle songeait à Campo Basso, l'indigne favori du duc Charles, à son air hypocrite, à son esprit bas et perfide, à son cou de travers et à ses yeux louches, son image lui paraissait plus hideuse et plus dégoûtante que jamais, et elle faisait serment qu'aucune tyrannie ne pourrait jamais la forcer à contracter une union si odieuse.

D'une autre part, soit que la bonne comtesse Hameline se connût en beauté, et l'admirât dans un homme autant que lorsqu'elle avait quinze ans de moins; car la bonne dame en avait au moins trente-cinq, si les mémoires de cette noble maison disent la vérité; soit qu'elle pensât qu'elle n'avait pas rendu à leur jeune protecteur toute la justice qu'il méritait, dans la manière dont elle avait d'abord envisagé ses services, il est certain qu'elle commença à le regarder d'un œil plus favorable.

—Ma nièce vous a donné, lui dit-elle, un mouchoir pour bander votre blessure; je vous en donnerai un pour faire honneur à votre vaillance, et pour vous encourager à marcher dans le chemin de la chevalerie.

à ces mots, elle lui présenta un mouchoir richement brodé en argent et en soie bleue; et lui montrant la housse de son palefroi et les plumes qui ornaient son chapeau, elle lui fit observer que les couleurs en étaient les mêmes.

L'usage du temps prescrivait impérieusement la manière de recevoir une telle faveur, et Quentin s'y conforma en attachant le mouchoir autour de son bras. Cependant il accomplit ce devoir de reconnaissance d'un air plus gauche et avec moins de galanterie qu'il ne l'eût peut-être fait en toute autre occasion, et devant d'autres personnes; quoique le fait de porter ainsi le don accordé de cette manière par une dame ne fût en général qu'une sorte de compliment sans conséquence, il aurait préféré de beaucoup pouvoir orner son bras du tissu qui servait de bandage à la légère blessure que lui avait faite la lance du duc d'Orléans.

Ils se remirent en route, Quentin marchant à côté des dames, qui semblaient l'avoir tacitement admis dans leur société. Il ne parla pourtant que peu, son cœur étant rempli par ce sentiment intime de bonheur qui garde le silence de peur de se trahir. La comtesse Isabelle parla moins encore, de sorte que presque tous les frais de la conversation furent faits par sa tante, qui ne paraissait pas avoir envie de la laisser tomber; car pour initier Durward, comme elle le dit, dans les principes et la pratique de la chevalerie, elle lui fît le détail circonstancié, et sans en rien omettre, de tout ce qui avait eu lieu à la passe d'armes d'Haflinghem; où elle avait elle-même distribué les prix aux vainqueurs.