Chemin faisant, il réfléchit très-attentivement sur ce qu'il avait à faire. En entendant Hayraddin faire l'aveu de sa trahison, il avait d'abord pris la résolution de le mettre à mort aussitôt que la conférence serait terminée, et que ses compagnons seraient à une distance suffisante; mais quand il l'eut entendu exprimer tant d'intérêt pour lui sauver la vie, il sentit qu'il lui serait difficile d'infliger à ce traître, dans toute son étendue, le châtiment que méritait sa perfidie. Il résolut donc d'épargner ses jours, et même de continuer, s'il était possible, à l'employer comme guide, en prenant toutes les précautions nécessaires pour la sûreté de la belle comtesse, à qui il s'était promis de dévouer sa vie.
Mais que fallait-il faire? les dames de Croye ne pouvaient se réfugier en Bourgogne, d'où elles avaient été obligées de s'enfuir; ni en France, d'où elles avaient été, en quelque sorte, renvoyées. La violence du duc Charles, dans le premier de ces deux pays, n'était guère moins à craindre pour elles que la politique froide et tyrannique du roi dans l'autre. Après y avoir profondément réfléchi, Durward ne put imaginer rien de mieux que d'éviter l'embuscade, en suivant la rive gauche de la Meuse pour se rendre à Liège, où ces dames, conformément à leur premier projet, se mettraient sous la protection du saint évêque. On ne pouvait douter que ce prélat n'eût la volonté de les protéger; et, s'il avait reçu un renfort de cent hommes d'armes, il en avait le pouvoir. Dans tous les cas, si les dangers auxquels l'exposaient les hostilités de Guillaume de la Marck et les troubles de la ville de Liège devenaient imminens, il pouvait toujours envoyer ces malheureuses dames en Allemagne, avec une escorte convenable.
Pour conclusion (car quel homme a jamais terminé une délibération sans quelque considération personnelle?), Quentin pensa que le roi Louis, en le condamnant de sang-froid à la mort ou à la captivité, l'avait délié de ses engagemens envers la couronne de France, et il prit la résolution positive de s'en affranchir. L'évêque de Liège avait probablement besoin de soldats; et, par la protection des belles comtesses, qui maintenant, et surtout la comtesse Hameline, le traitaient avec beaucoup de familiarité, il pouvait obtenir de lui quelque commandement, peut-être même être chargé de conduire les dames de Croye dans quelque place qui leur offrît plus de sûreté que Liège et ses environs. Enfin, elles avaient parlé, quoique en quelque sorte en badinant, de lever les vassaux de la comtesse Isabelle, comme beaucoup de seigneurs le faisaient dans ces temps de troubles, et de fortifier son château de manière à le mettre en état de résister à toute attaque; elles lui avaient demandé en plaisantant s'il voulait être leur sénéchal, et remplir cette place périlleuse; et comme il avait accepté cette proposition avec autant de zèle que d'empressement, elles lui avaient permis de leur baiser la main, en signe de sa promotion à cette fonction honorable et de confiance. Il avait même cru remarquer que la main de la comtesse Isabelle, une des mains les plus belles et les mieux faites qui eussent jamais reçu pareil hommage d'un vassal dévoué, avait tremblé tandis que ses lèvres s'y reposaient un instant de plus que ne l'exigeait le cérémonial, et que ses joues et ses yeux avaient donné quelques marques de confusion quand elle l'avait retirée. Quelque chose ne pouvait-il pas résulter de tout cela? Et quel homme brave, à l'âge de Quentin, n'aurait pas permis à de semblables considérations d'influer un peu sur sa détermination?
Ce point réglé, il eut à réfléchir sur la manière dont il agirait à l'égard de l'infidèle Bohémien. Il avait renoncé à sa première idée de le tuer dans le bois même; mais s'il prenait un autre guide, et qu'il le laissât en liberté, c'était envoyer le traître au camp de Guillaume de la Marck, pour y porter la nouvelle de leur marche. Il pensa à prendre le prieur pour confident, en l'engageant à retenir le Bohémien prisonnier jusqu'à ce qu'ils eussent le temps d'arriver à Liège; mais, en y réfléchissant, il n'osa pas hasarder de faire une pareille proposition à un homme que la vieillesse avait dû rendre timide, et qui, comme moine, considérant la sûreté de son couvent comme le plus important de ses devoirs, tremblait au seul nom du Sanglier des Ardennes.
Enfin il arrêta un plan d'opération sur lequel il crut d'autant mieux pouvoir compter, que l'exécution n'en dépendrait que de lui-même; et pour la cause qu'il avait embrassée, il se sentait capable de tout. Aussi résolu que hardi, quoique sans se dissimuler les dangers de sa position, Quentin pouvait être comparé à un homme qui marche chargé d'un fardeau dont il sent la pesanteur, mais qu'il ne croit pas au-dessus de ses forces. Ce plan venait d'être arrêté dans son esprit, quand il arriva au couvent.
Il frappa doucement à la porte; un frère, que le prieur avait eu l'attention d'y placer pour l'attendre, lui ouvrit; et, l'informant que tous les frères devaient rester dans l'église jusqu'au point du jour, pour prier Dieu de pardonner les divers scandales qui avaient eu lieu dans la communauté pendant la soirée précédente, il proposa à Quentin d'aller partager leurs exercices de dévotion; mais les vêtemens du jeune Écossais étaient tellement mouillés, qu'il ne crut pas devoir accepter cette offre, et il demanda la permission d'aller s'asseoir près du feu de la cuisine, afin de pouvoir sécher ses habits avant de se mettre en route. Il désirait d'ailleurs que le Bohémien, quand il le reverrait, n'aperçût rien en lui qui pût le porter à soupçonner son excursion nocturne.
Le digne frère non-seulement lui accorda sa demande, mais voulut même lui tenir compagnie; circonstance dont Durward fut d'autant plus charmé, qu'il désirait se procurer quelques renseignemens sur les deux routes dont il avait entendu parler pendant la conversation du Bohémien avec le lansquenet.
Le frère, qui justement se trouvait souvent chargé des affaires extérieures du couvent, était de toute la communauté celui qui pouvait le mieux répondre aux questions que Quentin lui fit à ce sujet; mais il ajouta qu'en bonnes pèlerines, c'était un devoir pour les dames qu'il escortait de suivre la rive-droite de la Meuse, afin de payer le tribut de la dévotion devant la Croix-des-Trois-Rois, élevée à l'endroit où les saintes reliques de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, noms que donne l'église catholique aux trois mages qui vinrent de l'Orient pour apporter leurs offrandes à Bethléem, s'étaient arrêtées lorsqu'on les transportait à Cologne, et où elles avaient fait plusieurs miracles.
Quentin lui répondit que ces pieuses dames étaient déterminées à observer avec la plus grande ponctualité toutes les saintes stations de leur pèlerinage, et qu'elles visiteraient certainement celle de la Croix-des-Trois-Rois, soit en allant à Cologne, soit en en revenant; mais qu'elles avaient entendu dire que la route sur la rive droite de la Meuse était peu sûre, attendu qu'elle était infestée par les soldats du féroce Guillaume de la Marck.
—à Dieu ne plaise, s'écria le frère François, que le Sanglier des Ardennes ait porté de nouveau sa bauge si près de nous! Au surplus, quand cela serait vrai, la Meuse est assez large pour établir une bonne barrière entre lui et nous.