Retournant alors dans sa chambre, il s'arma avec un soin tout particulier, et ceignit son épée en homme qui prévoit un danger prochain, et qui a pris la ferme résolution de le braver.
Ces sentimens généreux lui donnèrent une fierté de démarche et un air de dignité que les dames de Croye n'avaient pas encore remarqués en lui, quoiqu'elles eussent vu avec plaisir et intérêt la grâce et la naïveté de ses discours et de sa conduite, ainsi que l'alliance de son intelligence naturelle avec cette simplicité qu'il devait à son pays et à son éducation. Il leur donna à entendre qu'il serait à propos qu'elles partissent de meilleure heure que de coutume, et en conséquence elles quittèrent le couvent après avoir déjeuné, non sans avoir témoigné leur reconnaissance de l'hospitalité qu'elles avaient reçue, par une offrande qu'elles firent au pied des autels, et qui convenait mieux à leur rang véritable qu'à ce qu'elles paraissaient être. Cette libéralité ne fit pourtant naître aucun soupçon: elles passaient pour Anglaises, et ces insulaires jouissaient dès ce temps-là de cette réputation de richesse qu'ils conservent encore aujourd'hui.
Le prieur leur donna sa bénédiction pendant qu'elles montaient à cheval, et félicita Quentin de l'absence de son guide païen.—Car, ajouta cet homme vénérable, il vaut mieux trébucher en chemin, que d'être soutenu par la main d'un voleur ou d'un brigand.
Durward ne partageait pas tout-à-fait cette opinion; quoiqu'il sût que le Bohémien était dangereux, il croyait pouvoir profiter de ses services, et déjouer en même temps ses projets de trahison, maintenant qu'il les connaissait. Mais ses inquiétudes à ce sujet ne durèrent pas long-temps, car à peine la petite cavalcade était-elle à trois cents pas du monastère et du village, qu'il aperçut Hayraddin monté à l'ordinaire sur son petit cheval plein de feu. Le chemin côtoyait ce même ruisseau sur les rives duquel Quentin avait entendu la conférence mystérieuse de la nuit précédente, et il n'y avait pas long-temps que le Bohémien les avait rejoints, quand ils passèrent sous le saule qui avait fourni à Durward le moyen de se cacher pour écouter, sans être aperçu, la conversation du guide perfide avec le lansquenet.
Les souvenirs que ce lieu fit naître dans l'esprit de Quentin le portèrent à adresser brusquement la parole au Bohémien, à qui il avait à peine dit un mot jusqu'alors.
—Où as-tu passé cette nuit, profane coquin? lui demanda-t-il.
—Vous pouvez aisément le deviner en regardant mes habits, répondit Hayraddin, qui lui montra du doigt ses vêtemens encore couverts de foin.
—Une meule de foin, répliqua Durward, est un lit fort convenable pour un astrologue, et beaucoup meilleur que n'en mérite un païen qui ose blasphémer contre notre sainte religion et ses ministres.
—Mon Klepper s'en est pourtant trouvé mieux que moi, dit Hayraddin en caressant le cou de son cheval, car il y a rencontré en même temps abri et nourriture. Ces vieux fous de tondus l'ont mis à la porte comme s'ils avaient peur que le cheval d'un homme d'esprit pût infecter de bon sens et de sagacité toute une congrégation d'ânes. Heureusement Klepper connaît ma manière de siffler, et il me suit comme un chien, sans quoi nous ne nous serions jamais revus; et vous auriez pu siffler à votre tour pour trouver un guide.
—Je t'ai déjà recommandé plus d'une fois, lui dit Quentin en le regardant d'un air sévère, de réprimer la licence de ta langue quand tu te trouves dans la compagnie de personnes honnêtes, ce qui, je crois, ne t'était guère arrivé jusqu'à ce jour; et je te promets que si je te croyais un guide aussi infidèle que je te crois impie et blasphémateur, mon poignard Écossais ne tarderait pas à faire connaissance avec ton cœur de païen, quoique ce fût me dégrader au rang du boucher qui égorge un pourceau.