—Comme il vous plaira; quant à moi, il m'est parfaitement égal de vous conduire par la rive gauche ou par la rive droite. Ce sera votre affaire de vous justifier auprès de votre maître.

Quentin fut assez surpris de la facilité avec laquelle Hayraddin consentait à ce changement de route, ou du moins du peu de répugnance qu'il y montrait; mais il n'en fut pas moins charmé, car il avait encore besoin de ses services comme guide, et il craignait que le Bohémien, voyant son projet de trahison déjoué, ne se portât à quelque extrémité. D'ailleurs, se séparer de lui était le plus sûr moyen d'attirer sur eux Guillaume de la Marck, avec qui il était en correspondance, au lieu qu'en le conservant en tête de la cavalcade, il croyait pouvoir le surveiller d'assez près pour l'empêcher d'avoir, à son insu, des communications avec qui que ce fût.

Renonçant donc à toute idée de suivre la route qu'ils avaient eu d'abord intention de prendre, ils côtoyèrent la rive gauche de la Meuse, et ils firent tant de diligence, qu'ils furent assez heureux pour arriver le lendemain de bonne heure au but de leur voyage. Ils trouvèrent que l'évêque de Liège, par raison de santé, comme il le disait, mais peut-être pour n'avoir rien à craindre de la population nombreuse et turbulente de cette ville, avait fixé sa résidence dans son beau château de Schonwaldt, à environ un mille de Liège.

Comme ils approchaient de ce château, ils virent le prélat qui revenait processionnellement de la ville voisine, où il avait été célébrer pontificalement la grand'messe. Il était à la tête d'une suite nombreuse de fonctionnaires civils et ecclésiastiques, mêlés ensemble; et il marchait, comme le dit une vieille ballade,

Précédé de maint porte-croix,
Et suivi de plus d'une lance.

Cette procession offrait un noble et beau spectacle; en suivant les bords verdoyans de la Meuse, elle fit un détour sur la droite et alla disparaître sous le grand portail gothique qui formait l'entrée du château épiscopal.

Mais lorsque nos voyageurs en furent plus près, ils virent que tout annonçait au dehors les craintes et les inquiétudes qui régnaient au dedans, ce qui faisait un contraste frappant avec le cérémonial pompeux dont ils venaient d'être témoins. Des piquets de la garde de l'évêque étaient placés à la porte, et à différens postes avancés: l'apparence belliqueuse de cette cour ecclésiastique annonçait que le révérend prélat craignait quelques dangers qui l'obligeaient à s'entourer de toutes les précautions d'une guerre défensive.

Quentin ayant annoncé les comtesses de Croye, on les fit entrer dans un grand salon, où l'évêque les reçut à la tête de sa petite cour, et leur fit l'accueil le plus cordial.

Il ne voulut pas leur permettre de lui baiser la main, mais il les embrassa sur la joue avec un air qui tenait en même temps de la galanterie d'un prince qui voit avec plaisir de jolies femmes, et de la sainte affection d'un pasteur pour ses ouailles.

Louis de Bourbon, évêque de Liège, était véritablement un prince dont l'excellent cœur était plein de générosité. Peut-être sa vie privée n'avait-elle pas toujours été un modèle de cette stricte régularité dont le clergé doit donner l'exemple; mais il avait toujours dignement soutenu le caractère de franchise et d'honneur de la maison de Bourbon dont il descendait.