—Toi! s'écria Quentin au comble de l'étonnement; toi, être admis en la présence de ces dames! dans ce château où elles vivent presque en recluses; quand elles sont sous la protection d'une noble chanoinesse, sœur de l'évêque!... Impossible!

—Marton m'attend pourtant pour me conduire près d'elles, répliqua le Zingaro avec le sourire de l'ironie; et il faut que je vous prie de me pardonner si je vous quitte si brusquement.

à ces mots, il fit quelques pas pour s'éloigner; mais se retournant tout à coup, il revint près de Quentin, et lui dit avec une emphase solennelle:—Je connais vos espérances: elles sont audacieuses, mais elles ne seront pas vaines, si je les appuie de mon aide. Je connais vos craintes: elles doivent vous donner de la prudence, mais non de la timidité. Il n'existe pas de femme qu'on ne puisse gagner. Le titre de comte n'est qu'un sobriquet, et il peut convenir à Quentin aussi-bien que celui de duc à Charles, et celui de roi à Louis.

Avant que Durward eût eu le temps de lui répondre, Hayraddin était parti. Quentin le suivit à l'instant même; mais le Bohémien, connaissant mieux que l'Écossais les distributions intérieures du château, conserva l'avantage qu'il avait gagné, et disparut à ses yeux en descendant un petit escalier dérobé. Durward continua pourtant à le poursuivre, quoiqu'il sût à peine pourquoi il cherchait à l'atteindre. L'escalier se terminait par une porte donnant sur un jardin; il y entra, et revit le Zingaro qui en franchissait en courant les allées irrégulières.

Ce jardin était bordé des deux côtés par les bâtimens du château, qui, par sa construction, ressemblait autant à une citadelle qu'à un édifice religieux; des deux, autres, il était fermé par un mur fortifié d'une grande hauteur. Traversant une autre allée du jardin pour se rendre vers une partie des bâtimens où l'on voyait une petite porte derrière un arc-boutant massif tapissé de lierre, Hayraddin se retourna vers Durward, et lui fit un geste de la main en signe d'adieu ou de triomphe. En effet, Quentin vit Marton ouvrir la porte, et introduire le vil Bohémien, comme il le conclut naturellement, dans l'appartement des comtesses de Croye. Il se mordit les lèvres d'indignation, et se reprocha de n'avoir pas fait connaître aux deux dames toute l'infamie du caractère d'Hayraddin, et le complot qu'il avait tramé contre leur sûreté. L'air d'arrogance avec lequel le Bohémien lui avait promis d'appuyer ses prétentions ajoutait à sa colère et à son dégoût; il lui semblait même que la main de la comtesse Isabelle serait profanée, s'il était possible qu'il la dût à une telle protection.—Mais tout cela n'est que déception, pensa-t-il, quelque artifice de jongleur. Il s'est procuré accès près de ces dames sous quelque faux prétexte, et dans de mauvaises intentions. Il est heureux que j'aie appris où est leur appartement. Je tâcherai de voir Marton, et je solliciterai une entrevue avec ses belles maîtresses, ne fût-ce que pour les avertir de se tenir sur leurs gardes. Il est dur que je sois obligé d'avoir recours à des voies détournées, et de subir des délais, quand un être pareil est admis ouvertement et sans scrupule. Elles verront pourtant que, quoique je sois exclu de leur présence, la sûreté d'Isabelle n'en est pas moins le principal objet de ma vigilance.

Pendant que le jeune amant faisait ces réflexions, un vieil officier de la maison de l'évêque, entrant dans le jardin par la même porte qui y avait donné entrée à Durward, s'approcha de lui et l'informa, avec la plus grande civilité, que ce jardin n'était pas public, mais qu'il était exclusivement réservé à l'évêque et aux hôtes de la première distinction qu'il pouvait recevoir.

Il fut obligé de répéter deux fois cet avis avant que Quentin le comprît parfaitement. Durward, sortant tout à coup de sa rêverie, le salua, et sortit du jardin, l'officier le suivant pas à pas, en l'accablant d'excuses motivées sur la nécessité où il était de remplir ses devoirs il semblait même tellement craindre d'avoir offensé le jeune étranger, qu'il lui offrit de lui tenir compagnie pour tâcher de le désennuyer. Quentin, maudissant au fond du cœur sa politesse officieuse, ne vit pas de meilleur moyen pour s'en débarrasser, que de prétexter le désir, d'aller voir la ville voisine, et il partit d'un si bon pas, que le vieillard perdit bientôt l'envie de l'accompagner au-delà du pont-levis. Au bout de quelques minutes, Quentin se trouva dans l'enceinte des murs de Liège, qui était alors une des villes les plus riches de la Flandre, et par conséquent du monde entier.

La mélancolie, et même la mélancolie d'amour, n'est pas si profondément enracinée, du moins dans les caractères mâles, que les enthousiastes qui en sont attaqués aiment à se le persuader. Elle cède aux impressions frappantes et inattendues faites sur les sens par des scènes qui donnent naissance à de nouvelles idées, et par le spectacle bruyant d'une ville populeuse. Au bout de quelques minutes, les divers objets qui se succédaient rapidement dans les rues de Liège occupèrent l'attention de Quentin aussi entièrement que s'il n'eût existé dans l'univers ni Bohémien ni comtesse Isabelle.

Les rues sombres et étroites, mais imposantes par l'élévation des maisons; les magasins et les boutiques offrant un étalage splendide des marchandises les plus précieuses et des plus riches armures; la foule de citoyens affairés, de toutes conditions, passant et repassant avec un air important ou préoccupé; les énormes chariots allant et venant, les uns chargés de draps, de serges, d'armes, de clous et de quincaillerie de toute espèce; les autres, de tous les objets de luxe et de nécessité qu'exigeait la consommation d'une ville opulente et populeuse, et dont une partie, achetée par voie d'échange, était même destinée à être ensuite transportée ailleurs; tous ces objets réunis formaient un tableau mouvant d'activité, de richesse et de splendeur, qui captivait l'attention, et dont Quentin ne s'était pas fait une idée jusqu'alors. Il admirait aussi les divers canaux ouverts pour communiquer avec la Meuse, et qui, traversant la ville dans tous les sens, offraient au commerce, dans tous les quartiers, les facilités du transport par eau. Enfin il ne manqua pas d'aller entendre une messe dans la vieille et vénérable église de Saint-Lambert, construite, dit-on, pendant le huitième siècle.

Ce fut en sortant de cet édifice consacré au culte religieux, que Quentin commença à remarquer qu'après avoir examiné tout ce qui l'entourait avec une curiosité qu'il ne cherchait pas à réprimer, il était devenu lui-même l'objet de l'attention de plusieurs groupes de bons bourgeois qui paraissaient occupés à l'examiner quand il quitta l'église, et parmi lesquels il s'élevait un bruit sourd, une sorte de chuchotement qui passait de l'un à l'autre. Le nombre des curieux continuait à s'augmenter à chaque instant, et les yeux de tous ceux qui arrivaient se dirigeaient vers lui avec un air d'intérêt et de curiosité auquel se mêlait même un certain respect.