Il débarqua à environ un demi-mille du château, et donna un guilder à ses conducteurs, qui parurent fort satisfaits de sa générosité. Quelque peu éloigné qu'il fût de Schonwaldt, la cloche du dîner avait déjà sonné quand il arriva, et il reconnut en outre qu'il y était arrivé par un autre côté que celui de l'entrée principale, et qu'il serait encore plus en retard s'il était obligé d'en faire le tour. Il continua donc à s'avancer vers le côté dont il était le plus près, d'autant plus qu'il y vit un mur fortifié, probablement celui qui servait de clôture au jardin dont nous avons déjà parlé; une poterne était percée dans le mur; à côté de cette poterne était amarrée une petite barque qui servait sans doute à traverser le fossé, et il espéra qu'en appelant, on pourrait la lui envoyer.
Comme il s'en approchait dans cette espérance, la poterne s'ouvrit; un homme sortit du château, sauta, seul dans la petite barque, vogua vers l'autre rive, descendit à terre, et se servit d'un long aviron pour repousser l'esquif au milieu de l'eau. Quentin reconnut le Bohémien; mais celui-ci évita sa rencontre, prit un autre chemin qui conduisait également à Liège, et disparut bientôt.
C'était encore un autre sujet de réflexions. Ce païen vagabond avait-il passé tout ce temps avec les dames de Croye? Quels motifs pouvaient-elles avoir eus pour lui accorder une si longue audience? Tourmenté par cette pensée, Durward y trouva un nouveau motif pour chercher à avoir une explication avec les deux comtesses, afin de les instruire de la perfidie d'Hayraddin, et de leur annoncer en même temps l'état dangereux dans lequel se trouvait placé leur protecteur l'évêque de Liège, par suite de l'esprit d'insurrection qui régnait dans cette ville.
Il venait de prendre cette résolution quand il arriva à la grande porte du château; il y entra, et trouva à table, dans une grande salle, le clergé de l'évêque, les officiers supérieurs de sa maison, et quelques étrangers qui, n'étant pas du premier rang de la noblesse, ne pouvaient être admis à celle du prélat. On avait pourtant réservé pour le jeune Écossais une place au haut bout de la, table, à côté du chapelain de l'évêque, qui l'accueillit en lui adressant le vieux dictum de collège sero venientibus ossa[63]. Mais il prit soin en même temps de le servir assez abondamment pour donner un démenti à cet adage, dont on dit dans le pays de Quentin que c'est une plaisanterie qui n'en est pas une, ou du moins qu'elle est de difficile digestion.
Pour qu'on ne l'accusât point d'avoir manqué de savoir-vivre en arrivant trop tard, Quentin fit la description du tumulte qui avait eu lieu à Liège quand on avait découvert qu'il appartenait à la garde écossaise de Louis XI; et il tâcha de donner à sa narration une tournure plaisante, en disant que ce n'avait pas été sans peine qu'il avait été tiré d'embarras par un gros bourgeois de Liège et sa jolie fille.
Mais la compagnie prenait trop d'intérêt à l'histoire pour goûter la plaisanterie. Toutes les opérations de la table furent suspendues pendant que Quentin faisait son récit, et quand il l'eut terminé il régna un silence solennel que le majordome rompit enfin en disant d'un air mélancolique:—Plût au ciel que ces cent lances de Bourgogne fussent arrivées!
—Pourquoi tant regretter leur absence? demanda Quentin. Vous ne manquez pas ici de soldats dont la guerre est le métier; et vos antagonistes ne sont que la canaille d'une ville en désordre: ils prendront la fuite dès qu'ils verront déployer une bannière soutenue par de braves hommes d'armes.
—Vous ne connaissez pas les Liégeois, répondit le chapelain. On peut dire d'eux que, sans même en excepter les Gantois, ce sont des mutins les plus indomptables de toute l'Europe. Le duc de Bourgogne les a châtiés deux fois de leurs révoltes réitérées contre l'évêque; deux fois il les a mis à la raison, leur a retiré leurs privilèges, s'est emparé de leurs bannières, et s'est attribué des droits dont devait être exempte une ville libre de l'Empire. La dernière fois, il en a fait un grand carnage près de Saint-Tron, journée qui coûta près de six mille hommes à Liège, les uns tués dans le combat, les autres noyés en fuyant. Pour les mettre hors d'état de se soulever de nouveau, le duc Charles refusa d'entrer dans la ville par aucune des portes dont on lui avait apporté les clefs; mais il fît abattre quarante toises des murs, et entra dans Liège par la brèche, en conquérant, la visière baissée et la lance en arrêt, à la tête de tous ses chevaliers. Les Liégeois furent même bien convaincus que, sans l'intercession du duc Philippe-le-Bon, ce Charles, alors comte de Charolais, aurait livré leur ville au pillage; et cependant, avec le souvenir de tous ces désastres, qui ne remontent pas encore bien loin, et leurs arsenaux étant à peine regarnis, ils n'ont besoin que de voir la toque d'un archer pour songer à se livrer à de nouveaux désordres. Puisse Dieu leur inspirer de meilleurs sentimens! Mais entre une population si déterminée et un souverain si impétueux, je crains que les choses ne se terminent pas sans effusion de sang. Je voudrais que mon bon et excellent maître eût un siège qui lui procurât moins d'honneurs et plus de sûreté, car sa mitre est doublée d'épines au lieu d'hermine. Je vous parle ainsi, jeune étranger, pour vous faire sentir que, si vos affaires ne vous retiennent pas à Schonwaldt, c'est un endroit que tout homme de bon sens doit quitter le plus promptement possible. Je crois que vos dames sont du même avis, car elles ont renvoyé à la cour de France un des hommes de leur suite, avec des lettres qui annoncent sans doute leur intention de chercher un asile qui leur offre plus de sûreté.