On doit bien supposer que, dans l'inspection attentive qu'il fit alors plus à loisir de toutes les fenêtres et ouvertures donnant sur le jardin, ses yeux se fixèrent surtout sur celles qui étaient dans le voisinage immédiat de la petite porte par laquelle il avait vu Marton introduire Hayraddin dans l'appartement des comtesses; à ce qu'il présumait. Mais aucune apparence ne confirma ou ne réfuta ce que lui avait dit le Bohémien; et le jour commençant à baisser, il pensa, sans savoir pourquoi, qu'une si longue promenade dans ce jardin pouvait paraître suspecte et être vue de mauvais œil.
Comme il venait de se décider à partir, et qu'il faisait, à ce qu'il croyait, un dernier tour sous les croisées qui avaient pour lui tant d'attraits, il entendit au-dessus de sa tête un léger bruit, comme de quelqu'un qui toussait avec précaution, et de manière à attirer son attention sans éveiller celle des autres. Levant les yeux avec autant de joie que de surprise, il vit une fenêtre s'entr'ouvrir. Une main de femme s'y montra un instant, et laissa échapper un papier qui tomba sur un romarin au bas du mur. La précaution qu'on avait prise pour lui faire tenir ce billet lui prescrivait la même prudence et le même mystère pour le lire. Le jardin, entouré de deux côtés, comme nous l'avons dit, par les bâtiments du palais épiscopal, était dominé nécessairement par un grand nombre de croisées de divers appartemens; mais il s'y trouvait une espèce de grotte que le chapelain avait montrée à Quentin avec beaucoup de complaisance. Ramasser le billet, le cacher dans son sein, et courir vers cette retraite, fut l'affaire d'une minute. Là il ouvrit ce précieux billet, non sans bénir la mémoire des bons moines d'Aberbrothock, dont les soins l'avaient mis en état d'en faire la lecture.
—Lisez en secret.—Telle était l'injonction que contenait la première ligne: le reste de ce billet était conçu en ces termes:
—Ce que vos yeux m'ont exprimé avec trop d'audace, les miens l'ont compris peut-être avec trop de facilité. Mais une persécution injuste enhardit celle qui en est la victime, et il vaut mieux se confier à la gratitude d'un seul homme, que de rester exposée à la poursuite de plusieurs. La fortune a placé son trône sur un roc escarpé; mais l'homme brave ne craint pas de le gravir. Si vous osez faire quelque chose pour une femme qui hasarde beaucoup, passez dans ce jardin demain à l'heure de prime, portant à votre bonnet un panache bleu et blanc. Jusque-là n'attendez pas de nouvelles communications. Les astres, dit-on, vous ont destiné aux grandeurs, et vous ont disposé à la reconnaissance.—Adieu, soyez fidèle, prompt et résolu, et ne doutez pas de la fortune.—
Ce billet contenait en outre une bague ornée d'un beau brillant, taillé en losange, sur lequel étaient gravées les armes antiques de la maison de Croye.
La première sensation de Quentin, en ce moment, fut une extase sans mélange. Sa joie et son orgueil semblaient l'élever jusqu'au ciel. Il prit la ferme résolution de mourir ou d'arriver au but de tous ses vœux: il ne songea aux obstacles qu'il pouvait rencontrer, que pour les mépriser.
Dans son enthousiasme, et ne pouvant endurer aucune interruption, quelque courte qu'elle fut, qui détournerait son esprit d'un sujet de contemplation si délicieux, il rentra à la hâte au palais, allégua, pour se dispenser de paraître au souper, le mal de tête qu'il avait déjà prétexté, alluma sa lampe, et se retira dans la chambre qui lui avait été assignée, pour lire et relire le précieux billet, et pour baiser mille fois cette bague non moins précieuse.
Mais une telle exaltation de sentimens ne pouvait enfin que s'affaiblir. Une pensée fâcheuse se présenta à son esprit, quoiqu'il la repoussât comme un acte d'ingratitude, comme un blasphème. Il lui sembla qu'un aveu si franc annonçait moins de délicatesse, de la part de celle qui le faisait, qu'en aurait désiré l'adoration romanesque que la jeune comtesse avait inspirée. Cette idée pénible se développait à peine en lui, qu'il se hâta de l'étouffer, comme si c'eût été une vipère qui se fût introduite dans sa couche. était-ce à lui, à lui ainsi favorisé, à lui pour qui une belle et jeune comtesse daignait descendre de sa sphère élevée; était-ce à lui de la blâmer d'un acte de condescendance sans lequel il n'eût jamais osé peut-être lever les yeux jusqu'à elle! Sa fortune et sa naissance, dans la situation où elle se trouvait, ne la dispensaient-elles pas d'obéir à cette règle générale qui prescrit à toute femme de se taire jusqu'à ce que son amant ait parlé? À ces argumens, qu'il s'avouait hardiment à lui-même, et dont il faisait des syllogismes sans réplique, sa vanité en ajoutait peut-être un auquel il ne s'abandonnait pas avec la même franchise: le mérite de l'objet aimé, disait-il, autorisait peut-être une dame à dévier un peu des règles ordinaires, et après tout, il s'en trouvait des exemples dans les chroniques (tels sont à peu près les argumens sur lesquels Malvolio[65] fondait de semblables espérances). L'écuyer du roman poétique dont Quentin venait de parcourir quelques pages était, comme lui, un gentilhomme sans terres et sans revenus, et cependant la généreuse princesse de Hongrie ne s'était pas fait un scrupule de lui donner des preuves d'affection plus positives que le billet qu'il venait de recevoir.
Doux écuyer, ami fidèle,
Je te donnerai, lui dit-elle,
Cinq cents livres et trois baisers.
Et la même histoire véritable fait dire ensuite au roi de Hongrie: