—L'horoscope de votre destinée, dit-il à Durward d'un ton énergique, sans le saluer autrement, dépend de la détermination que vous allez prendre en une minute.
—Misérable! s'écria Quentin, nous sommes environnés de trahison; et partout où il s'en trouve tu dois y avoir part.
—Vous êtes fou, répondit le Maugrabin, je n'ai jamais trahi personne que pour en tirer profit. Pourquoi donc vous trahirais-je, puisque je dois gagner davantage à vous servir qu'à vous trahir? écoutez un moment, si cela vous est possible, la voix de la raison, sans quoi ce seront la mort et les ruines qui vous la feront entendre. Les Liégeois se sont soulevés; Guillaume de la Marck est à leur tête avec sa bande. S'il y avait des moyens de résistance, leur fureur les surmonterait; mais il n'en existe presque aucun. Si vous voulez sauver la comtesse et conserver vos espérances, suivez-moi, au nom de celle qui vous a envoyé un brillant sur lequel sont gravés trois léopards.
—Montre-moi le chemin! s'écria Quentin avec vivacité; à ce nom, je suis prêt à braver tous les dangers.
—De la manière dont je m'y prendrai, dit le Bohémien, nous n'en courrons aucun, s'il vous est possible de ne pas vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. Que vous importe, après tout, que l'évêque, comme on l'appelle, égorge son troupeau, ou que ce soit le troupeau qui égorge son pasteur? Ha! ha! ha! suivez-moi, mais avec patience et précaution. Ne songez pas à votre courage, et rapportez-vous-en à ma prudence. La dette de ma reconnaissance est payée, et vous avez une comtesse pour épouse. Suivez-moi.
—Je te suis, répondit Quentin en tirant son épée; mais si j'aperçois en toi le moindre signe de trahison, ta tête et ton corps seront bientôt à trois pas l'un de l'autre.
Sans rien répliquer, le Bohémien, voyant que Durward était armé et équipé, descendit précipitamment l'escalier, et traversa divers passages détournés qui conduisaient dans le jardin. à peine voyait-on une lumière dans cette partie du bâtiment, à peine y entendait-on quelque bruit; mais dès qu'ils furent dans le jardin, le tumulte se fit entendre dix fois plus violent; et Quentin distingua même les divers cris de guerre: Liège! Liège! Sanglier! Sanglier! poussés à haute voix par les assaillans, tandis que les défenseurs du château, attaqués à l'improviste, y répondaient par des cris plus faibles: Notre-Dame pour le prince-évêque!
Mais malgré le caractère martial de Durward, le combat qui se livrait n'était rien pour lui en comparaison du destin d'Isabelle de Croye, qu'il tremblait de voir tomber entre les mains de ce cruel et dissolu partisan qui travaillait en ce moment à forcer les portes du château. Il accepta même l'aide du Bohémien avec moins de répugnance, de même qu'un malade, dans une crise désespérée, se résout à prendre la potion que lui présente un empirique ou un charlatan. Il résolut de se laisser guider entièrement par ses conseils, mais de lui percer le cœur ou de lui abattre la tête au premier soupçon de perfidie. Hayraddin lui-même semblait sentir qu'il courait de grands risques pour sa sûreté; car dès qu'il fut entré dans le jardin, il perdit son ton de jactance et de sarcasme, et parut avoir fait vœu de se conduire avec modestie, courage et activité.
En arrivant à la porte qui conduisait à l'appartement des deux dames, Hayraddin donna un signal à voix basse, et deux femmes, enveloppées de la tête aux pieds d'une de ces grandes capes de soie noire portées alors par les Flamandes, comme elles le sont encore aujourd'hui, se présentèrent à l'instant même. Quentin offrit son bras à l'une d'elles, qui le saisit en tremblant et avec empressement, et qui s'y appuya tellement que, si elle eût été plus lourde, elle aurait considérablement retardé leur retraite. Le Bohémien, qui conduisait l'autre dame, marcha droit à la poterne qui donnait sur le fossé: près de là était le petit esquif sur lequel Durward, quelques jours auparavant, avait vu Hayraddin lui-même faire sa retraite du château.
Tandis qu'il faisait cette courte traversée, des cris de triomphe semblèrent annoncer que la violence l'emportait, et que le château était pris. Les oreilles de Quentin en furent si désagréablement affectées, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier à haute voix:—Sur mon âme! si tout mon sang n'était pas irrévocablement dévoué à la cause que je sers en ce moment, je volerais sur ces murailles; je combattrais fidèlement pour ce bon évêque, et je réduirais au silence quelques-uns de ces coquins dont les cris appellent le meurtre et le pillage.