LA garnison de Schonwaldt, bien que surprise et d'abord frappée de terreur, avait pourtant défendu quelque temps le château contre les assaillans; mais la ville de Liège vomissait sans cesse de nouveaux essaims d'ennemis qui, montant de toutes parts à l'assaut avec fureur, divisaient l'attention des assiégés et leur faisaient perdre courage.
On pouvait remarquer aussi de l'indifférence, sinon de la trahison, parmi les soldats de l'évêque; car quelques-uns criaient qu'il fallait se rendre, tandis que d'autres, désertant leur poste, cherchaient à s'échapper du château. Plusieurs se jetaient du haut des murs dans le fossé, et ceux qui parvenaient à se sauver à la nage pourvoyaient à leur sûreté en se dépouillant de tout ce qui pouvait indiquer qu'ils étaient au service du prélat, et en se mêlant ensuite à la foule des assaillans. Quelques-uns, par attachement à la personne de l'évêque, se réunirent autour de lui dans la grande tour où il s'était réfugié; et d'autres, craignant qu'on ne leur fît aucun quartier, se défendaient avec le courage du désespoir, dans quelques autres tours et sur les boulevards les plus éloignés.
Enfin les assaillans, maîtres des cours et de tout le rez-de-chaussée du vaste édifice, s'occupaient à poursuivre les vaincus et à satisfaire leur soif de pillage. Tout à coup un seul homme, comme s'il eût cherché la mort quand tous les autres ne songeaient qu'à trouver quelque moyen de l'éviter, s'efforça de se frayer un chemin au milieu de cette scène de tumulte et d'horreur, l'imagination tourmentée de craintes encore plus affreuses que l'épouvantable réalité qu'il avait sous les yeux. Quiconque eût vu Quentin Durward en ce fatal moment, l'eût pris pour un frénétique dans les accès de son délire; quiconque eût apprécié les motifs de sa conduite, l'aurait placé au niveau des plus célèbres héros de roman.
En s'approchant de Schonwaldt du même côté par où il en était parti, il rencontra plusieurs fuyards qui couraient vers le bois, et qui naturellement cherchèrent à l'éviter, le prenant pour un ennemi, parce qu'il venait dans une direction opposée à celle qu'ils suivaient. Arrivé plus près du château, il vit des hommes qui se jetaient du haut des murailles dans les fossés, ou qui en étaient précipités par les ennemis, et il entendait le bruit de la chute de ceux qu'il ne pouvait voir. Son courage n'en fut pas ébranlé un instant. Il n'avait pas le temps de chercher la barque, quand même il eût été possible de s'en servir, et il était inutile de tenter d'approcher de la petite poterne du jardin, encombrée d'un foule de fuyards, pressés par ceux qui les suivaient, et tombant les uns après les autres dans le fossé qu'ils n'avaient pas le moyen de traverser.
évitant donc ce point, Quentin se jeta à la nage près de ce qu'on appelait la petite porte du château, où un pont-levis était encore levé. Ce ne fut pas sans difficulté qu'il échappa aux efforts que firent pour s'accrocher à lui quelques malheureux qui se noyaient, et qui auraient pu causer sa perte pour se sauver eux-mêmes.
Arrivé à l'autre bord, près du pont-levis, il en saisit la chaîne; déployant toutes ses forces, s'aidant des mains et des genoux, il parvint à se tirer de l'eau, et il était sur le point d'atteindre la plate-forme du pont quand un lansquenet accourut à lui, et levant son sabre ensanglanté, s'apprêta à lui en porter un coup qui aurait été probablement celui de la mort.
—Comment s'écria Quentin d'un ton d'autorité; est-ce ainsi que vous assistez un camarade? Donnez-moi la main.
Le soldat, en silence et non sans hésiter, lui tendit le bras, et l'aida à monter sur la plate-forme. Aussitôt Quentin, sans laisser aux soldats le temps de réfléchir, cria sur le même ton:—À la tour de l'Ouest, si vous voulez vous enrichir! Le trésor de l'évêque est dans la tour de l'Ouest.
Cent voix répétèrent ces paroles:—À la tour de l'Ouest! le trésor est dans la tour de l'Ouest! Et tous les maraudeurs qui étaient à portée de les entendre, semblables à une troupe de loups affamés, coururent dans la direction opposée à l'endroit où Quentin était résolu d'arriver mort ou vif.
Prenant un air d'assurance, comme s'il eût été du nombre des vainqueurs, et non des vaincus, il marcha droit vers le jardin, et trouva moins d'interruption qu'il ne s'y attendait. Le cri à la tour de l'Ouest! avait emmené de ce côté une partie des assaillans, et le son des trompettes appelait les autres pour repousser une sortie tentée en ce moment par les défenseurs de la grande tour, qui, réduits au désespoir, avaient mis le prélat au milieu d'eux, et cherchaient à s'ouvrir un chemin pour sortir du château. Quentin courut donc au jardin d'un pas précipité et le cœur palpitant, se recommandant à ce pouvoir suprême qui l'avait protégé au milieu des périls sans nombre auxquels il avait déjà été exposé, et déterminé à réussir ou à perdre la vie dans son entreprise.