Les bruyans éclats de rire, les acclamations confuses et les cris féroces qui en partaient, semblaient plutôt annoncer des démons en débauche, se réjouissant d'avoir triomphé de la race humaine, que des mortels donnant un festin pour célébrer une victoire. Une ferme résolution, que le désespoir seul pouvait avoir inspirée, soutenait le courage factice de la comtesse Isabelle; un courage inébranlable, et qui semblait croître avec le danger, animait Durward; et Pavillon et son lieutenant, se faisant une vertu de la nécessité, étaient comme des ours enchaînés au poteau et forcés de soutenir une attaque dangereuse qu'ils ne peuvent éviter.


[CHAPITRE XXII.]

L'Orgie.

CADE. «Où est Dick, le boucher d'Ashford?
DICK. «Le voici, Monsieur.
CADE. «Ils sont tombés devant toi comme des bœufs et
«des moutons; et tu t'es conduit comme si tu
«avais été dans ton abattoir.
SHAKSPEARE. Henri VI, partie II.

On pourrait à peine imaginer un changement plus étrange et plus horrible que celui qui avait eu lieu dans la grande salle du château de Schonwaldt depuis que Quentin y avait dîné; c'était un tableau qui offrait sous leurs traits les plus hideux toutes les misères de la guerre, d'une guerre surtout faite par les plus féroces de tous les soldats, les mercenaires d'un siècle barbare; hommes qui, par habitude et par profession, s'étaient familiarisés avec tout ce que leur métier offre de plus cruel et de plus sanguinaire, sans avoir une étincelle de patriotisme, une lueur de l'esprit romanesque de la chevalerie. Ces vertus, à cette époque, appartenaient, l'une aux hardis paysans qui combattaient pour la défense de leur pays, l'autre aux vaillans chevaliers qui prenaient les armes au nom de l'honneur et de leurs belles.

Dans cette salle où, quelques heures auparavant, des fonctionnaires civils et religieux prenaient un repas tranquille et décent, avec une sorte de cérémonial qui faisait qu'on ne s'y permettait une plaisanterie qu'à demi-voix; là où, au milieu d'une superfluité de vin et de bonne chère, régnait naguère un décorum qui allait presqu'à l'hypocrisie, on pouvait voir une scène de débauche tumultueuse à laquelle Satan lui-même, s'il y eût présidé, n'aurait pu rien ajouter.

Au haut bout de la table, sur le trône de l'évêque, qu'on y avait apporté à la hâte de la salle du conseil, était assis le redoutable Sanglier des Ardennes, bien digne de ce nom dont il affectait de tirer gloire, et qu'il cherchait à justifier par tous les moyens possibles. Sa tête était découverte, mais il portait sa pesante et brillante armure, qu'à la vérité il quittait fort rarement. Sur ses épaules était un manteau ou surtout fait d'une peau de sanglier préparée, dont la corne des pieds et les défenses étaient d'argent. La peau de la tête était arrangée de manière qu'étant tirée sur son casque, quand il était armé, ou sur sa tête nue, en guise de capuchon, comme il la portait souvent quand il était sans casque, elle lui donnait l'air d'un monstre ricanant d'une manière effroyable. Tel il paraissait en ce moment; mais sa physionomie n'avait guère besoin de ces nouvelles horreurs pour ajouter à celles qui étaient naturelles à son expression ordinaire.

La partie supérieure du visage de de la Marck, comme la nature l'avait formée, donnait presque un démenti à son caractère; car quoique ses cheveux, quand il les montrait, ressemblassent aux soies dures et grossières du monstre dont les dépouilles formaient sa parure, néanmoins un front élevé et découvert, des joues pleines et animées, de grands yeux gris pâle, mais étincelans, et un nez recourbé comme le bec d'un aigle, annonçaient la bravoure et quelque générosité. Cependant ce qu'il y avait d'heureux dans l'expression de ses traits était entièrement détruit par ses habitudes de violence et d'insolence, qui jointes à tous les excès de ses débauches, donnaient à sa physionomie un caractère tout-à-fait différent de la galanterie grossière qu'elle aurait pu annoncer. Ses fréquens accès de fureur avaient enflé les muscles de ses joues, tandis que l'ivrognerie et le libertinage avaient amorti le feu de ses yeux et teint en rouge la partie qui aurait dû en être blanche; ce qui donnait à toute sa figure une ressemblance hideuse avec le monstre auquel le terrible baron aimait à se comparer; mais, par une espèce de contradiction assez singulière, de la Marck s'efforçait, par la longueur et l'épaisseur de sa barbe, de cacher la difformité naturelle qui lui avait fait donner un nom qui avait paru le flatter dans l'origine. Cette difformité était une épaisseur extraordinaire de la mâchoire inférieure qui dépassait de beaucoup la supérieure, et de longues dents des deux côtés, qui ressemblaient aux défenses de cet animal féroce. C'était là ce qui, joint à sa passion pour la chasse, l'avait fait surnommer, il y avait long-temps, le Sanglier des Ardennes. Son énorme barbe, hérissée et non peignée, ne servait ni à diminuer l'horreur qu'inspirait naturellement sa physionomie, ni même à donner la moindre dignité à son expression farouche.

Les officiers et soldats étaient assis indistinctement à table avec des habitans de Liège, dont quelques uns étaient de la dernière classe. On voyait parmi eux Nikkel Blok, le boucher, placé à côté de de la Marck, les manches retroussées jusqu'au coude. Ses bras et son grand couperet placé devant lui sur la table étaient teints de sang. La plupart des soldats avaient, comme leurs maîtres, la barbe longue et hérissée; et leurs cheveux étaient retroussés de manière à ajouter encore à leur air de férocité naturel. Ivres comme ils le paraissaient presque tous, tant de la joie de leur triomphe que par suite de la quantité de vin qu'ils avaient bue, ils offraient un spectacle aussi hideux que dégoûtant. Leurs blasphèmes étaient si atroces, et les chansons qu'ils chantaient, sans même que l'un se donnât la peine d'écouter l'autre, si licencieuses, que Quentin remercia le ciel que le tumulte ne permît pas à sa compagne de les bien entendre.