S'étant ainsi armé de courage contre tout événement, Quentin se trouva plus en état de supporter les railleries du comte de Crèvecœur, qui ne l'épargna pas, et qui le plaisanta comme n'étant qu'un jeune efféminé, incapable de résister à la fatigue. Le jeune Écossais répliqua sans humeur, se prêta avec grâce aux plaisanteries du comte, et lui répondit d'une manière si heureuse à la fois et si respectueuse, que le changement survenu dans son ton et ses manières donna évidemment de lui au chevalier bourguignon une opinion plus favorable que celle que la conduite de son prisonnier lui en avait fait concevoir la veille, lorsque, rendu irritable par le sentiment pénible de sa situation, Quentin gardait le silence avec humeur, ou ne répondait qu'avec fierté.
Le digne chevalier commença enfin à le regarder comme un jeune homme dont il serait possible de faire quelque chose; il lui donna à entendre assez clairement que s'il voulait quitter le service de France, il lui procurerait une place honorable dans la maison du duc de Bourgogne, et veillerait lui-même à son avancement. Quentin, avec les expressions de reconnaissance convenables, s'excusa d'accepter cette faveur, au moins quant à présent, et jusqu'à ce qu'il sut positivement jusqu'à quel point il avait à se plaindre du roi Louis, son premier protecteur; mais ce refus ne lui fit pourtant pas perdre les bonnes grâces du comte; et tandis que son enthousiasme, son accent étranger, sa manière de penser et de s'exprimer faisaient souvent naître un sourire sur les traits graves de Crèvecœur, ce sourire avait perdu tout ce qu'il avait naguère d'amertume, ne sentait plus le sarcasme, et exprimait autant de courtoisie que de gaieté.
Continuant à voyager ainsi avec beaucoup plus d'accord que la veille, la petite troupe arriva enfin à deux milles de la fameuse cité de Péronne, près de laquelle était campée l'armée du duc de Bourgogne, prête, comme on le supposait, à faire une invasion en France; tandis que de son côte Louis avait rassemblé des forces considérables à Pont-Saint-Maxence, pour mettre à la raison son rival trop puissant.
Péronne, située sur une rivière profonde, dans un pays plat, entourée de forts boulevards et de larges fossés, passait autrefois, comme elle passe encore aujourd'hui, pour une des place les plus fortes de la France[68]. Le comte de Crèvecœur, sa suite et son prisonnier s'approchaient de cette forteresse vers trois heures après midi, lorsqu'en traversant une grande forêt qui s'étendait du côté de l'est, presque jusqu'aux murs de la ville, ils rencontrèrent deux seigneurs de haut rang, comme on pouvait en juger par leur suite nombreuse. Ils étaient revêtus du costume qu'on portait alors en temps de paix, et d'après les faucons qu'ils avaient sur le poing, et le nombre de piqueurs et de chiens dont ils étaient suivis, il était évident qu'ils prenaient l'amusement de la chasse au vol. Mais en apercevant Crèvecœur, dont ils connaissaient parfaitement les couleurs et l'armure, ils renoncèrent à la poursuite qu'ils faisaient d'un héron, sur les bords d'un long canal, et accoururent vers lui au grand galop.
—Des nouvelles! des nouvelles! comte de Crèvecœur! s'écrièrent-ils en même temps. Voulez-vous nous en dire, ou en apprendre de nous? ou voulez-vous en échanger de gré à gré?
—J'aurais de quoi faire un échange, messieurs, répondit Crèvecœur après les avoir salués, si je pouvais croire que vous eussiez des nouvelles assez importantes pour servir d'équivalent aux miennes.
Les deux chasseurs se regardèrent en souriant; et le plus grand des deux, vraie figure de baron féodal, avait ce teint brun et cet air sombre que quelques physionomistes attribuent aux tempéramens mélancoliques, tandis que d'autres, semblables à ce statuaire italien qui tirait cet augure d'après les traits de Charles Ier, le regardent comme un présage de mort violente; il se tourna vers son compagnon, et lui dit:—Crèvecœur arrive du Brabant; c'est la patrie du commerce: il en aura appris toutes les ruses, et nous aurons de la peine à faire un marché avantageux avec lui.
—Messieurs, dit Crèvecœur, il est de toute justice que le duc ait la première vue de mes marchandises, car le seigneur lève son droit avant l'ouverture du marché. Mais de quelle couleur sont vos nouvelles? sont-elles tristes ou agréables?
Celui à qui il adressait particulièrement cette question était un homme de petite taille, ayant l'air animé et l'œil plein d'une vivacité tempérée par une expression de réflexion et de gravité qu'on remarquait dans le mouvement de sa lèvre supérieure. Toute sa physionomie annonçait un homme moins fait pour l'action que doué d'un coup d'œil pénétrant, mais lent à prendre un parti, et prudent à l'exécuter. C'était le célèbre sieur d'Argenton, mieux connu dans l'histoire et parmi les historiens sous le vénérable nom de Philippe de Comines, alors, attaché à la personne de Charles-le-Téméraire, et l'un des conseillers dont le duc faisait le plus de cas. Répondant à la question que lui avait faite le comte de Crèvecœur sur la couleur des nouvelles que lui et son compagnon, le baron d'Hymbercourt, avaient à lui annoncer:—Elles offrent, lui dit-il, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et elles varient de teinte, suivant qu'on leur donne pour fond un nuage noir, ou le pur azur du firmament. Jamais pareil arc ne s'est montré en France ou en Flandre depuis le temps de l'arche de Noé.
—Les miennes, dit Crèvecœur, ressemblent à une comète, sombres, effrayantes et terribles, et cependant devant être regardées comme le présage de maux encore plus terribles qui doivent s'ensuivre.