—Suivant son usage, dit d'Argenton, il parla d'un ton bref et décidé.—Qui de vous, demanda-t-il, fut témoin de mon entrevue avec mon cousin Louis, après la bataille de Montlhéri, quand je fus assez inconsidéré pour l'accompagner jusque dans les retranchemens de Paris, sans autre suite qu'une dizaine de personnes, mettant ainsi ma personne à sa discrétion!—Je lui répondis que la plupart de nous y avaient été présens, et que personne ne pouvait avoir oublié les alarmes qu'il lui avait plu de donner.—Eh bien reprit-il, vous blâmâtes ma folie, et je vous avouai que j'avais agi en jeune étourdi; je sais que mon père, d'heureuse mémoire, vivait encore à cette époque, et que mon cousin Louis aurait trouvé moins d'avantage à saisir alors ma personne, que je n'en aurais aujourd'hui à m'emparer de la sienne: mais n'importe. Si mon royal parent vient ici en cette occasion avec la même simplicité de cœur qui me fit agir alors, il sera reçu en roi; mais si par cette apparence de confiance il ne veut que me circonvenir et me fasciner les yeux, jusqu'à ce qu'il ait exécuté quelque projet politique, par saint George de Bourgogne! qu'il prenne garde à lui! À ces mots, relevant ses moustaches et frappant du pied avec force, il nous ordonna de monter à cheval pour aller recevoir un hôte si extraordinaire.
—Et en conséquence vous allâtes au-devant du roi? Les miracles n'ont pas encore cessé! Et quelle suite l'accompagnait?
—La suite la plus simple et la moins nombreuse, répondit d'Hymbercourt: une trentaine d'archers de sa garde écossaise, quelques chevaliers, et un petit nombre de gentilshommes de sa maison, parmi lesquels son astrologue Galeotti était le plus brillant.
—Cet homme est en quelque sorte le protégé du cardinal de La Balue, dit Crèvecœur. Je ne serais pas surpris qu'il eût contribué à déterminer le roi à une démarche d'une politique si douteuse. A-t-il avec lui quelques nobles de haut rang?
—Monseigneur d'Orléans et Dunois, répondit d'Argenton.
—Dunois! s'écria Crèvecœur, j'aurai maille à partir avec lui, quoi qu'il puisse en arriver. Mais on m'avait dit qu'ils étaient tous deux en prison.
—Ils étaient en effet logés au château de Loches, répondit d'Hymbercourt, dans cet agréable lieu de plaisance destiné à la noblesse française; mais Louis les en a fait sortir pour les amener ici, peut-être parce qu'il ne se souciait pas de laisser d'Orléans derrière lui. Quant au reste de sa suite, sur ma foi, je crois que les personnages les plus importans sont Olivier, son barbier, et Tristan, son grand prévôt et son compère, qui a avec lui quelques-uns de ses gens. Et toute sa troupe est si pauvrement costumée, qu'on prendrait le roi pour un vieil usurier faisant une tournée pour recouvrer ses créances, avec une bande de recors.
—Et où est-il logé? demanda Crèvecœur.
—Quant à cela, répondit d'Argenton, c'est ce qu'il y a de plus merveilleux. Le duc avait offert de donner aux archers Écossais la garde d'une des portes de la ville et du pont de bateaux qui est sur la Somme; il avait assigné au roi pour demeure la maison voisine du riche bourgeois Gilles Orthen; mais en s'y rendant le roi aperçut les bannières de Lau et de Pencil de Rivière, qu'il a chassés de France; et trouvant sans doute peu agréable d'être si voisin de ces réfugiés français, mécontens qu'il a faits lui-même, il a demandé à loger dans le château de Péronne, et en conséquence, il y a été installé.
—Merci de Dieu! s'écria Crèvecœur: ce n'était donc pas assez de s'aventurer dans l'antre du lion, il a voulu encore lui mettre sa tête dans la gueule. Allons, ce vieux politique rusé avait envie de se faire prendre dans une ratière!