Le duc fit un effort sur lui-même pour trouver quelque réponse:—Votre Majesté, dit-il, a daigné reconnaître cette légère obligation en termes qui faisaient plus que payer toute la pompe que la Bourgogne put déployer pour prouver qu'elle sentait l'honneur que vous aviez conféré à son souverain.
—Je me rappelle les termes dont vous voulez parler, beau cousin, dit le roi en souriant; c'était, je crois, que pour vous payer de cette marque d'amitié je n'avais à vous offrir, pauvre exilé que j'étais, que ma personne, celle de ma femme et de mon enfant. Eh bien, je crois que j'ai passablement tenu parole.
—Je n'entends disputer rien de ce qu'il plaît à Votre Majesté d'avancer, dit le duc; mais...
—Mais vous me demandez, dit le roi en l'interrompant, comment mes actions se sont accordées avec mes paroles. Pâques-Dieu! le voici. Le corps de mon fils Joachim repose sous une terre bourguignonne: j'ai placé ce matin sans réserve ma personne en votre pouvoir; et quant à celle de ma femme, en vérité, beau cousin, je crois que, vu le temps qui s'est passé depuis cette époque, vous n'insisterez pas pour que je tienne rigoureusement ma parole à cet égard. Elle est née le saint jour de l'Annonciation, ajouta-t-il en faisant un signe de croix et en murmurant un ora pro nobis, il y a quelque cinquante ans. Mais elle n'est pas plus loin que Reims; et si vous désirez que ma promesse soit exécutée à la lettre, elle sera incessamment à votre bon plaisir.
Quelque courroucé que fût le duc de la duplicité que montrait le roi en cherchant à prendre avec lui un ton d'amitié et d'intimité, il ne put s'empêcher de rire au discours singulier que lui tenait ce monarque extraordinaire, et sa gaieté s'exprima par des accens non moins discordans que ceux de la colère à laquelle il se livrait souvent. Il rit aux éclats, plus liant et plus long-temps que la bienséance ne le permettrait aujourd'hui et ne le permettait alors; tout en riant, il répondit qu'il remerciait le roi de l'honneur qu'il lui faisait en lui proposant la compagnie de la reine, mais qu'il accepterait plus volontiers celle de sa fille aînée, dont on vantait la beauté.
—Je suis charmé, beau cousin, dit le roi avec un de ces sourires équivoques qui lui étaient habituels, que votre bon plaisir ne se soit pas fixé sur ma fille Jeanne: vous auriez eu une lance à rompre avec mon cousin d'Orléans; et s'il était arrivé malheur, n'importe auquel de vous, je n'aurais pu manquer de perdre un bon ami, un cousin affectionné.
—Non, non, Sire, dit le duc Charles, je ne veux jeter aucun obstacle dans les amours du duc d'Orléans. Si jamais je romps une lance avec lui, il faudra que ce soit pour une cause plus belle et plus droite.
Louis fut bien loin de prendre en mauvaise part cette allusion brutale à la taille et au manque de beauté de sa fille Jeanne. Au contraire, il vit avec plaisir que le duc cherchât à s'amuser par des railleries grossières, science dans laquelle il était lui-même un adepte, et qui lui épargnait, pour employer une phrase moderne, beaucoup d'hypocrisie sentimentale. En conséquence, il mit la conversation sur un tel ton, que Charles, tout en sentant qu'il lui était impossible de jouer le rôle d'ami affectueux et réconcilié avec un monarque qui lui avait rendu tant de mauvais offices, et dont la sincérité lui était si suspecte en cette occasion, n'éprouva aucune difficulté pour se montrer hôte hospitalier à l'égard d'un prince si facétieux; ce qui manquait à l'un et à l'autre en sentimens de bonne amitié, fut remplacé par ce ton de cordialité qui existe entre deux bons vivans; ce ton, naturel au duc d'après la franchise et l'on peut ajouter la grossièreté de son caractère, ne l'était pas moins à Louis, parce que, quoiqu'il fût en état de prendre tous les tons de la conversation, celui qui lui convenait le mieux était un mélange d'idées grossières et de gaieté caustique.
Pendant tout le temps du banquet, qui fut servi dans la maison de ville de Péronne, les deux princes se trouvèrent heureusement en état de continuer le même style de conversation. C'était pour eux une sorte de terrain neutre sur lequel ils pouvaient se rencontrer sans danger; et, comme Louis s'en aperçut aisément, rien n'était plus propre à maintenir le duc de Bourgogne dans cet état de calme que le roi jugeait nécessaire à sa sûreté.
Il fut pourtant un peu alarmé en voyant autour du duc plusieurs seigneurs français du plus haut rang, que son injuste sévérité avait exilés de France, et à qui Charles avait accordé des places de confiance dans sa maison. Ce fut donc pour se mettre à l'abri de ce qu'il pouvait avoir à craindre de leur ressentiment et de leur vengeance, qu'il demanda à être logé dans le château, c'est-à-dire la citadelle de Péronne, plutôt que dans la ville même. Le duc y consentit sur-le-champ, avec un de ces sourires équivoques dont il est impossible de dire s'ils sont de bon ou de mauvais augure pour celui à qui ils s'adressent.