—Et pas un homme de la garde écossaise, ajouta lord Crawford, ne mettra bas les armes, si ce n'est par ordre du roi de France ou de son grand connétable.

—Brave Dunois, dit le roi, et vous, mon fidèle Crawford, votre zèle me nuira au lieu de m'être utile. Je compte, ajouta-t-il avec dignité, sur la justice de ma cause, plus que sur une vaine résistance qui coûterait la vie à mes meilleurs et mes plus braves sujets. Rendez vos armes: les nobles Bourguignons qui recevront ces gages honorables nous protégeront vous et moi mieux que vous ne pourriez le faire.—Rendez vos armes; c'est moi qui vous l'ordonne.

Ce fut ainsi que dans cette crise dangereuse Louis montra cette prompte décision et cette présence d'esprit admirables qui seules pouvaient lui sauver la vie. Il savait que, jusqu'à ce qu'on en vînt aux mains, il pouvait compter sur les efforts de la plupart des seigneurs bourguignons qui se trouvaient dans la salle, pour chercher à calmer la fureur de leur maître; mais que si une mêlée avait lieu, sa vie et celle du petit nombre de défenseurs qu'il avait seraient sacrifiées à l'instant même: ses ennemis les plus acharnés avouèrent pourtant que sa conduite n'offrait en ce moment rien qui sentît la bassesse ou la lâcheté. Il ne chercha pas à changer en frénésie les transports furieux du duc: mais il parut ni craindre ni conjurer sa colère, et il continua à le regarder avec cette attention calme et fixe qu'on remarque dans les yeux d'un homme brave qui observe les gestes menaçans d'un fou, et qui sait que le sang-froid et la fermeté, seront un frein suffisant pour réprimer peu à peu la rage du délire même.

Crawford, à l'ordre du roi, jeta son épée au comte de Crèvecœur.—Prenez-la, lui dit-il, et que le diable vous en donne bien de la joie. Celui à qui elle appartient légitimement n'est pas déshonoré en la rendant, car nous n'avons pas eu le champ libre pour la défendre.

—Un moment, messieurs, s'écria le duc en accens entrecoupés, comme un homme à qui la colère laisse à peine le pouvoir de s'exprimer, gardez vos armes; votre parole de ne pas vous en servir me suffira. Quant à vous, Louis de Valois, vous devez vous regarder comme mon prisonnier, jusqu'à ce que vous vous soyez justifié d'avoir été complice d'un meurtre et d'un sacrilège. Qu'on le conduise au château, dans la Tour du comte Herbert; qu'il ait avec lui six personnes de sa suite à son choix. Lord Crawford, il faut que votre garde se retire du château; on lui assignera un autre logement, un logement honorable. Qu'on lève tous les ponts-levis, et qu'on baisse toutes les herses; qu'on place une triple garde aux portes de la ville; qu'on ramène le pont de bateaux sur la rive droite de la rivière; que ma troupe de Wallons noirs entoure le château; qu'on triple le nombre des sentinelles à tous les postes. D'Hymbercourt, vous ferez faire des patrouilles à pied et à cheval autour de la ville, de demi-heure en demi-heure pendant toute la nuit, et d'heure en heure pendant la journée de demain, si toutefois cette mesure est encore nécessaire alors; car il est probable que nous ne laisserons pas vieillir cette affaire. Veillez bien sur la personne de Louis, si vous faites cas de la vie.

Il quitta la table avec le même air d'humeur et de colère, jeta sur le roi un regard d'inimitié mortelle, et sortit de l'appartement à pas précipités.

—Messieurs, dit Louis en regardant autour de lui avec dignité, le chagrin de la mort de son allié a jeté votre prince dans un accès de frénésie. J'espère que vous connaissez trop bien vos devoirs, comme nobles et comme chevaliers, pour le soutenir dans des démarches traîtreusement violentes contre la personne de son seigneur suzerain.

En ce moment on entendit dans les rues le son des tambours et des trompettes qui appelaient les soldats de toutes parts.

—Nous sommes sujets de la Bourgogne, répondît Crèvecœur, qui remplissait les fonctions de grand-maréchal de la maison du duc, et nous devons agir en conséquence. Nos espérances, nos prières et nos efforts chercheront à ramener la paix et l'union entre Votre Majesté et notre maître; mais en attendant, c'est un devoir pour nous d'exécuter ses ordres. Ces seigneurs et ces chevaliers se feront un honneur d'héberger l'illustre duc d'Orléans, le brave Dunois et le vénérable lord Crawford. Quant à moi, il faut que je sois le chambellan de Votre Majesté, et que je vous conduise dans un tout autre appartement que je ne le voudrais, me rappelant l'hospitalité que j'ai reçue au Plessis. Vous n'avez qu'à choisir votre suite, que les ordres du duc limitent à six personnes.

—En ce cas, dit le roi en regardant autour de lui, et après un moment de réflexion, je désire avoir près de moi Olivier-le-Dain, un archer de ma garde écossaise nommé le Balafré, Tristan l'Ermite, avec deux de ses gens à son choix, et mon fidèle et loyal philosophe Martius Galeotti.