—Eh bien! nous y réfléchirons; mais j'espère que vous êtes arrivé à la fin de toutes les prétentions déraisonnables du duc? Oserait-il les porter plus loin? Oui, je vois dans vos yeux que vous ne m'avez pas encore tout dit. Que veut-il donc? Que peut-il vouloir? Est-ce ma couronne?—ma couronne privée de tout son lustre si je lui accorde toutes les demandes que vous m'avez déjà fait connaître?

—Ce dont il me reste à vous parler, Sire, dépend en partie,—et en grande partie même, je puis dire, de la volonté du duc, mais il a dessein de vous inviter à y consentir; car, à la vérité, c'est une chose qui vous touche de très-près.

—Pâques-Dieu! Et de quoi s'agit-il? demanda le roi d'un ton d'impatience; faut-il que je lui envoie ma fille pour concubine! et de quel autre déshonneur prétend-il me couvrir:

—Le projet qu'il a conçu n'entraîne aucun déshonneur, Sire. Le cousin de Votre Majesté, l'illustre duc d'Orléans...

—Ah! dit le roi. Mais d'Argenton continua sans faire attention à cette interruption.

—Ayant donné son affection à la jeune comtesse Isabelle de Croye, le duc désire que Votre Majesté accorde son consentement à ce mariage, comme il y accorde le sien, et que vous vous unissiez à lui pour assurer à ce noble couple un apanage qui, joint aux domaines de la comtesse, puisse former un établissement convenable pour un fils de France.

—Jamais! jamais! s'écria le roi en se livrant à un emportement qu'il n'avait pas eu peu de peine à réprimer jusqu'alors, et en se promenant à grands pas dans la chambre, avec un air de désordre qui formait un contraste frappant avec son sang-froid habituel. Jamais! jamais! Qu'on apporte des ciseaux, et qu'on me tonde la tête comme celle d'un fou de paroisse, auquel j'ai si grandement ressemblé! Qu'on ouvre pour moi la porte d'un monastère ou celle dû tombeau! Qu'on emploie des bassins rougis au feu pour me dessécher les yeux! Qu'on ait recours à la hache, au poison, à tout ce qu'on voudra! mais Orléans ne manquera pas à la foi qu'il a promise à ma fille. Il n'aura jamais une autre épouse, tant qu'elle vivra.

—Avant de vous prononcer si fortement contre ce projet, Sire, Votre Majesté réfléchira qu'elle n'a aucun moyen pour en empêcher l'exécution. Un homme sage qui voit se détacher un quartier de rocher, ne conçoit pas le dessein inutile de l'arrêter dans sa chute.

—Mais un homme courageux trouve un tombeau sous ses débris.—D'Argenton, songez qu'un tel mariage serait la ruine, la destruction entière de mon royaume; songez que je n'ai qu'un fils, un fils d'une santé faible, et qu'Orléans est, après lui, l'héritier présomptif du trône. Songez que l'église a consenti à son union avec Jeanne, union qui fond si heureusement ensemble les intérêts des deux branches de ma famille. Songez que cette union a été le projet favori de toute ma vie; que j'ai rêvé, agi, combattu, prié, prêché pour l'accomplir. Non, Comines, non, je n'y renoncerai pas. Ayez compassion de moi dans cette extrémité, Philippe! votre esprit ingénieux peut trouver quelque chose à substituer à ce sacrifice, quelque bélier à offrir en la place de ce qui m'est aussi cher que l'était à son père le fils unique du patriarche. Ayez pitié de moi, Philippe; vous, du moins, vous devez savoir que l'anéantissement d'un projet à l'accomplissement duquel on a long-temps réfléchi, long-temps travaillé, offre bien plus d'amertume à un homme doué de jugement et de prévoyance, qu'à un homme ordinaire, dont les chagrins sont courts parce que ses désirs ne sont que l'effet d'une passion momentanée. Vous qui devez savoir compatir à l'affliction incomparablement plus profonde de la prudence déjouée, de la sagacité trompée, ne prendrez-vous point part à ma détresse?

—J'y prends part, Sire, autant que ce que je dois à mon maître...