—Je le sais fort bien. Je l'ai vu traverser une rivière à la nage au risque de se noyer, quand, à trois cents pas plus loin, il aurait pu la passer sur un pont.
—C'est la vérité, Sire; et celui qui compte sa vie pour rien quand il s'agit de satisfaire la passion impétueuse d'un moment, suivra la même impulsion pour préférer le plaisir de faire sa volonté, à l'accroissement de sa véritable puissance.
—Je pense de même. Un fou préfère l'apparence de l'autorité à la réalité; et je sais que tel est le caractère de Charles de Bourgogne. Mais, mon cher ami d'Argenton, quelle conséquence tirez-vous de ces prémisses?
—Sire, celle-ci: Votre Majesté a vu un pêcheur habile se rendre maître d'un gros poisson, et par le secours de son adresse le tirer hors de l'eau avec le simple fil de sa ligne; tandis que, s'il avait voulu l'enlever brusquement, et sans lui laisser, l'espace pour s'agiter, ce fil n'aurait pu résister à la violence de ses efforts. De même, Votre Majesté, en donnant satisfaction au duc sur des objets auxquels il attache particulièrement ses idées d'honneur et de vengeance, peut éluder plusieurs autres demandes qu'elle trouverait encore plus désagréables, notamment (car je dois parler avec franchise à Votre Majesté) celles qui tendraient spécialement à l'affaiblissement de la France. Il n'y fera plus attention; elles s'échapperont de sa mémoire; et en les ajournant à une autre conférence, pour en retarder la discussion, il n'en sera plus question.
—Je vous comprends, mon bon sire Philippe; mais venons au fait. à laquelle de ces heureuses propositions votre duc est-il si attaché que la contradiction le rendrait déraisonnable et indomptable?
—À toutes, à la première venue; précisément à celle sur laquelle il pourrait vous arriver de le contredire. C'est ce que Votre Majesté doit éviter: et, pour reprendre ma première métaphore, il faut que vous ayez toujours l'œil au guet; et, quand vous le verrez prêt à se livrer à quelque mouvement de violence, que vous lui lâchiez assez de ligne pour l'empêcher de la briser. Sa fureur, déjà considérablement diminuée, se dissipera d'elle-même, si elle n'éprouve pas d'opposition; et bientôt après, vous le verrez devenir plus doux, et traitable.
—Cependant, dit le roi d'un air pensif, parmi toutes les propositions que mon beau cousin a dessein de me faire, il doit s'en trouver quelques-unes qu'il ait plus à cœur que les autres. N'y aurait-il pas moyen de les connaître, mon cher d'Argenton?
—Votre Majesté peut rendre la moindre des demandes du duc la plus importante à ses yeux, uniquement en s'y opposant. Je crois pourtant pouvoir vous dire, Sire, qu'il faut renoncer à toute espérance d'arrangement si vous n'abandonnez les Liégeois et Guillaume de la Marck.
—J'ai déjà dit que je les abandonnerai; et c'est tout ce qu'ils méritent de moi. Les misérables! commencer un pareil tumulte dans un moment où il pouvait m'en coûter la vie!
—Celui qui met le feu à une traînée de poudre, ne doit pas être surpris d'entendre l'explosion de la mine. Mais il ne suffira pas au duc Charles que vous les abandonniez. Je sais qu'il se propose de vous demander votre assistance pour réprimer cette insurrection, et votre présence royale pour sanctionner le châtiment qu'il destine aux rebelles.