Le roi savait d'avance quelle proposition désagréable, il allait probablement entendre, cependant il donna un assentiment calme et silencieux à ce que le duc venait de dire. Mais Isabelle, voyant qu'elle allait être poussée à l'extrémité, s'arma d'un nouveau courage. Elle quitta le bras de la comtesse de Crèvecœur sur lequel elle s'était appuyée jusqu'alors, avança d'un air timide et plein de dignité; et s'agenouillant devant le trône du duc, elle lui dît avec assez de fermeté:
—Noble duc de Bourgogne, monseigneur suzerain, je reconnais la faute que j'ai commise en quittant vos domaines sans votre gracieuse permission, et je me soumets humblement à tel châtiment qu'il vous plaira de m'imposer. Je mets à votre disposition mes terres et mes châteaux; je demande seulement à votre générosité, par égard pour la mémoire de mon père, de m'accorder ce qui sera indispensable pour assurer l'admission du dernier rejeton de la famille de Croye dans un couvent où elle puisse passer le reste de sa vie.
—Que pensez-vous, Sire, de la requête de cette jeune personne? demanda le duc à Louis.
—Je pense, répondit le roi, que c'est une humble et sainte demande, inspirée sans doute par cette grâce divine à laquelle on ne doit ni se refuser ni résister.
—L'humble sera exalté, s'écria Charles. Relevez-vous, comtesse Isabelle; nous vous voulons plus de bien que vous ne vous en voulez à vous-même. Nous n'avons dessein ni de séquestrer vos biens, ni de diminuer vos honneurs; au contraire, nous voulons augmenter les uns, et élever encore davantage les autres.
—Hélas! monseigneur, répondit Isabelle, ce sont vos bontés mêmes que je crains. Je les crains plus que votre déplaisir, puisque ce sont elles qui me forcent...
—Par saint George de Bourgogne! s'écria le duc; nos volontés seront-elles contrariées, nos ordres méprisés à chaque instant? Relevez-vous, vous dis-je, ma mignonne, et retirez-vous pour le présent. Quand nous aurons le temps de penser à vous, nous arrangerons les choses de telle sorte que, tête-saint-gris! il faudra que vous obéissiez, ou nous verrons.
Malgré cette réponse sévère, Isabelle restait à ses pieds, et son opiniâtreté aurait probablement porté le duc à lui parler encore plus durement, si la comtesse de Crèvecœur, qui connaissait l'humeur de ce prince beaucoup mieux que sa jeune parente, ne se fût avancée pour la relever, et ne l'eût emmenée hors de la salle du conseil. On fit alors comparaître Quentin Durward. Il se présenta devant le roi et le duc avec cette aisance, aussi éloignée d'une réserve timide que d'une hardiesse présomptueuse, qui convient à un jeune homme bien né et bien élevé, sachant rendre honneur et respect à qui de droit, sans se laisser éblouir ou intimider par la présence de ceux qu'il honore et qu'il respecte. Son oncle lui avait fourni les moyens de se montrer de nouveau avec les armes et l'uniforme des archers de la garde écossaise; et ses traits, son air, tout son extérieur, faisaient encore valoir son costume splendide. Sa grande jeunesse inspirait aussi à tous les conseillers des préventions favorables. Aucun d'eux ne pouvait croire qu'un roi doué de tant de sagacité eut choisi un si jeune homme pour confident de ses intrigues politiques; et c'était ainsi que Louis trouvait souvent de grands avantages dans le choix singulier qu'il faisait de ses agens, en les prenant à un âge et dans un rang où l'on ne se serait pas attendu à les trouver.
D'après l'ordre du duc, sanctionné par celui de Louis, Quentin se mit à faire la relation de son voyage avec les dames de Croye jusqu'aux environs de Liège, commençant par répéter les instructions du roi, qui le chargeaient de les conduire en sûreté au château de l'évêque.
—Et vous avez fidèlement exécuté mes ordres? demanda le roi.