Au contraire, l'orgueil de Charles, qui était d'une nature toute différente, n'attachait pas peu d'importance à ce cérémonial.
Le héraut introduit en ce moment devant les deux princes avait pour vêtement un tabard ou cotte d'armes avec les écussons de son maître, dans lesquels la tête de sanglier, au jugement des experts en blason, jouait un rôle plus brillant que conforme aux véritables règles de l'art héraldique. Le reste de son costume, ridicule à force de magnificence, était surchargé de galons, de broderies et d'ornemens de toute espèce, et la plume de son panache était si haute qu'elle semblait vouloir balayer le plafond de la salle; en un mot, tous ses vêtemens avaient l'air d'être une caricature et une charge du brillant costume des hérauts. Non-seulement la tête de sanglier était brodée sur toutes les parties de ses habits, mais sa toque même en avait la forme, et était garnie de défenses couleur de sang, ou, pour employer le langage convenable, gueules langués et dentés. On pouvait remarquer en cet homme quelque chose qui annonçait en même temps la crainte et l'audace, comme s'il eût senti qu'il s'était chargé d'une dangereuse mission, et qu'il ne pouvait la remplir avec sûreté qu'à force de hardiesse. Le même mélange d'effronterie et de timidité fut visible dans la manière dont il salua les deux princes; et il montra, en le faisant, une gaucherie grotesque qui n'était pas ordinaire aux hérauts habitués à paraître en présence des souverains.
—Qui es-tu, au nom du diable?—Telle fut l'exclamation par laquelle Charles-le-Téméraire accueillit ce singulier envoyé.
—Je suis Sanglier-Rouge, répondit le héraut, officier d'armes de Guillaume de la Marck, par la grâce de Dieu et l'élection du chapitre, prince-évêque de Liège.
—Ah! s'écria Charles; mais réprimant son impétuosité, il lui fit signe de continuer.
—Et du chef de son épouse, l'honorable comtesse Hameline, continua le héraut, comte de Croye et seigneur de Braquemont.
Charles sembla rester muet par l'étonnement dont le frappa l'excès d'audace avec lequel on osait annoncer en sa présence de semblables titres; et le héraut, attribuant peut-être ce silence à l'impression que l'énumération des qualités de son maître avait faite sur l'esprit du duc, continua ainsi qu'il suit:
—Annuncio vobis gaudium magnum. Charles, duc de Bourgogne et comte de Flandre, je vous fais savoir, au nom de mon maître, qu'en vertu d'une dispense de notre saint père le pape, qu'il attend incessamment et qui contiendra la nomination d'un substitut convenable ad sacra, il se propose d'exercer les fonctions de prince-évêque de Liège, et de maintenir ses droits comme comte de Croye.
Le duc de Bourgogne, à cette pause du discours du héraut, comme à toutes les autres, ne fit que s'écrier de nouveau:—Ah!—ou prononcer quelque interjection semblable, du ton d'un homme qui, quoique surpris et irrité, veut cependant entendre tout ce qu'on a à lui dire, avant de faire une réponse. À la grande surprise de tous ceux qui étaient présens, il ne se permit aucun des gestes brusques et violens qui lui étaient ordinaires; mais il serrait entre ses dents l'ongle de son pouce, ce qui était son tic favori quand il écoutait avec attention, et il tenait les yeux baissés, comme s'il eût craint de montrer le courroux qu'on y aurait vu étinceler.
Sanglier-Rouge continua donc à s'acquitter de sa mission avec audace—J'ai à vous requérir, duc Charles, au nom du prince-évêque de Liège et comte de Croye, de vous désister de vos prétentions sur la cité libre et impériale de Liège, et des usurpations que vous avez faites sur ses droits, de connivence avec feu Louis de Bourbon, indigne évêque de cette ville.