—Monseigneur, dit le comte de Crèvecœur se chargeant de porter la parole pour les autres, un tel ordre mérite de plus mûres réflexions. Nous, vos fidèles vassaux, nous ne pouvons souffrir qu'une telle tache soit imprimée sur la noblesse et la chevalerie de Bourgogne. Si la comtesse est coupable, qu'elle soit punie; mais que ce soit d'une manière convenable à son rang comme au nôtre, et qui n'ait point à nous faire rougir, nous qui sommes unis à sa maison par le sang et les alliances.

Le duc garda un instant le silence, regardant en face celui qui venait de lui parler ainsi, avec l'air d'un taureau que son conducteur force à s'écarter du chemin qu'il veut suivre, et qui délibère s'il obéira ou s'il se précipitera sur lui pour le lancer en l'air avec ses cornes.

La prudence l'emporta pourtant sur la fureur. Le duc vit que les sentimens que Crèvecœur venait d'exprimer étaient partagés par tous ses conseillers; il craignit que Louis ne pût tirer quelque avantage du mécontentement de ses vassaux, et probablement (car il était d'un caractère bouillant et violent plutôt que méchant) il rougit lui-même du honteux excès auquel il s'était laissé emporter.

—Vous avez raison, Crèvecœur, dit-il; j'ai parlé trop à la hâte. Son destin sera déterminé d'après les lois de la chevalerie; sa fuite dans les états du roi Louis a été le signal du meurtre de l'évêque de Liège: le vengeur de ce crime, celui qui nous rapportera la tête du Sanglier des Ardennes, réclamera de nous sa main pour récompense; et si elle refuse de la lui donner, il obtiendra de nous tous ses domaines, et nous laisserons à sa générosité le soin de lui accorder telle somme qu'il jugera convenable pour qu'elle puisse se retirer dans un couvent.

—Monseigneur, dit Isabelle, songez que je suis la fille de votre ancien ami, de votre fidèle et vaillant serviteur, le comte Reinold! Voudriez-vous faire de moi un prix pour le bras qui sait le mieux manier l'épée?

—La main de votre aïeule a été gagnée dans un tournoi, répondit le duc; on combattra pour la vôtre dans une bataille véritable. Seulement, et par égard pour la mémoire du comte Reinold, votre époux devra être gentilhomme et jouir d'une réputation sans tache. Mais quel que soit le vainqueur de Guillaume de la Marck, fût-il le plus pauvre de tous ceux qui ont jamais bouclé un baudrier, il aura du moins le droit de disposer de votre main; j'en fais serment par saint George, par ma couronne ducale, par l'ordre que je porte. Eh bien! messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers ses conseillers, je me flatte que cela est conforme aux lois de la chevalerie?

Les remontrances d'Isabelle se perdirent dans les acclamations d'un assentiment universel, et l'on entendît par-dessus toutes les autres voix celle du vieux lord Crawford, qui regrettait que le poids des années l'empêchât de prétendre à un si beau prix. Le duc fut satisfait de ce murmure général d'applaudissemens, et sa violence commença à se calmer, comme celle d'une rivière débordée dont les eaux rentrent dans leur lit ordinaire.

—Et nous à qui le sort a déjà donné des compagnes, dit Crèvecœur, sommes-nous donc condamnés à n'être que spectateurs de cette lutte glorieuse? Mon honneur ne me le permet pas; j'ai fait un vœu, et je dois l'accomplir aux dépens de cette brute aux cruelles défenses et au crin hérissé de ce scélérat de la Marck.

—Eh bien! courage, Crèvecœur! dit le duc; frappe d'estoc et de taille; gagne-la, et si tu ne peux la prendre pour toi-même, tu en disposeras comme tu le voudras; tu la donneras au comte étienne, ton neveu, si bon te semble.

—Grand merci, monseigneur, répondit Crèvecœur. Je ferai de mon mieux dans la mêlée, et si je réussis à débusquer le Sanglier et à l'abattre, étienne verra si son éloquence peut l'emporter sur celle de la digne abbesse.