Mais il est à propos de faire observer qu'Isabelle, en lisant à ses amis l'épître de sa tante, ne jugea pas nécessaire de leur faire part d'un certain postscriptum dans lequel la comtesse Hameline, en véritable femme, lui rendait compte de ses occupations, et lui disait qu'elle avait pour le présent suspendu la broderie d'un riche surtout qu'elle destinait à son mari, et qui porterait les armes réunies de Croye et de de la Marck, attendu que son Guillaume avait résolu, par suite d'un projet politique, de faire porter ses armes et son costume par quelques-uns de ses gens, dans la première affaire qui aurait lieu, et de prendre lui-même les armoiries d'Orléans avec la barre d'illégitimité; en d'autres termes, celles de Dunois. On avait aussi glissé dans la lettre un petit billet dont elle ne jugea pas devoir communiquer le contenu, qui ne consistait qu'en ce peu de mots d'une écriture différente:

—Si vous n'entendez pas bientôt la renommée parler de moi, concluez-en que je suis mort, mais d'une manière digne de vous.

Une pensée qu'elle avait jusqu'alors repoussée comme invraisemblable se présenta à l'esprit d'Isabelle, avec une nouvelle force; et comme l'esprit d'une femme manque rarement de moyens pour exécuter ce qu'elle a projeté, elle arrangea si bien les choses, qu'avant que les troupes fussent en pleine marche, Durward reçut, par une main inconnue, la lettre de la comtesse Hameline, avec trois croix en marge du postscriptum, pour y attirer son attention, et avec l'addition de ce peu de mots:—Celui qui ne craignit pas les armes de Dunois quand elles brillaient sur la poitrine du brave guerrier à qui elles appartiennent légitimement, ne peut les redouter quand il les verra sur celle d'un tyran et d'un meurtrier.

Le jeune Écossais baisa et pressa sur son cœur mille et mille fois cet avis utile; car il lui montrait le sentier dans lequel l'attendaient l'honneur et l'amour, et il lui apprenait un secret inconnu à tout autre pour reconnaître celui dont la mort seule pouvait donner la vie à ses espérances, secret qu'il résolut prudemment de cacher avec soin dans son sein.

Il vit pourtant la nécessité d'agir autrement relativement à l'avis que lui avait donné Hayraddin, puisque la sortie que de la Marck se proposait de faire pouvait causer la destruction de l'armée des assiégeans, si l'on ne déjouait son stratagème, tant il est difficile, dans le genre de guerre encore peu régulier qui était alors en usage, de se remettre d'une surprise nocturne. Après avoir bien réfléchi à la résolution qu'il avait déjà prise de donner avis de cette ruse, il ajouta celle de ne le faire que personnellement et aux deux princes réunis, peut-être parce qu'il craignait que s'il apprenait à Louis en particulier un complot si adroit et si bien ourdi, ce ne fût une tentation trop forte pour la probité équivoque de ce monarque, et qu'il ne lui prît envie de seconder le projet, au lieu d'en empêcher l'accomplissement. Il se détermina donc à attendre, pour révéler ce secret, que Louis et Charles se trouvassent ensemble; et cette occasion pouvait tarder de se présenter, car aucun d'eux n'était particulièrement épris de la contrainte que lui imposait la société de l'autre.

Cependant l'armée confédérée continuait sa marche, et elle entra bientôt sur le territoire de Liège. Là les soldats bourguignons, ou du moins une partie d'entre eux, c'est-à-dire ces bandes auxquelles on avait donné le surnom d'escorcheurs, montrèrent qu'ils méritaient ce titre honorable par la manière dont ils traitèrent les habitans des villages, sous prétexte de venger la mort de l'évêque. Cette conduite fit grand tort à la cause de Charles; car les paysans maltraités, qui auraient pu rester neutres dans cette querelle, prirent les armes pour se défendre, harassèrent sa marche, attaquèrent les détachemens qui s'écartaient du corps d'armée, et, se repliant enfin sur Liège, allèrent augmenter les forces de ceux qui avaient résolu de défendre cette ville avec le courage du désespoir. Les Français, au contraire, en petit nombre, et formant l'élite des troupes de leur pays, restaient toujours sous leurs bannières, conformément aux ordres du roi, et observaient la plus stricte discipline; ce contraste augmentait les soupçons de Charles, qui ne put s'empêcher de remarquer qu'ils agissaient en amis de Liège plutôt qu'en alliés de la Bourgogne.

Enfin l'armée combinée, sans avoir éprouvé aucune opposition sérieuse, arriva dans la riche vallée de la Meuse, devant la grande et populeuse cité de Liège. On vit que le château de Schonwaldt avait été rasé, et l'on apprit que Guillaume de la Marck, qui n'avait d'autres vertus que quelques talens militaires, rassemblant toutes ses forces dans la ville, avait résolu d'éviter une rencontre en rase campagne avec les armées de France et de Bourgogne; mais on ne fut pas long-temps sans éprouver le danger qu'il y a toujours à attaquer une grande ville, quoique ouverte, lorsque les habitans ont résolu de se défendre avec opiniâtreté.

Liège ayant été démantelée, et ses murailles offrant de larges brèches, les Bourguignons composant l'avant-garde s'imaginèrent que rien ne pouvait les empêcher de pénétrer dans cette ville. Ils entrèrent donc sans précautions dans un des faubourgs, en poussant de grands cris:—Bourgogne! Bourgogne!—tue! tue!—tout ici est à nous!—Souvenez-vous de Louis de Bourbon! Mais comme ils marchaient en désordre dans des rues étroites, et qu'ils se dispersaient pour piller, un corps nombreux d'habitans s'élança tout à coup de la ville, tomba sur eux avec fureur, et en fit un carnage considérable. De la Marck profita même des brèches des murailles pour faire sortir en même temps les défenseurs de la ville par plusieurs points, et ces détachemens entrant de différens côtés dans le faubourg, attaquèrent les assaillans de front, sur les flancs et par derrière. Ceux-ci, surpris par une attaque si vive, et par des ennemis qui semblaient se multiplier, se servirent à peine de leurs armes pour se défendre, et la nuit, qui commençait à tomber, ajouta à la confusion.

Lorsque le duc apprit cette nouvelle, il fut saisi d'un transport de rage qui ne s'apaisa guère par l'offre du roi Louis d'envoyer ses hommes d'armes français porter du secours à l'avant-garde pour la dégager. Rejetant cette offre d'un ton sec, il voulait se mettre lui-même à la tête de sa garde; mais Crèvecœur et d'Hymbercourt le prièrent de les charger de ce service, et marchant vers la scène de l'action sur deux points, avec plus d'ordre, et de manière à se soutenir mutuellement, ces deux célèbres capitaines réussirent à repousser les Liégeois et à dégager l'avant-garde, qui, indépendamment des prisonniers, ne perdit pas moins de huit cents hommes, dont une centaine étaient des hommes d'armes.

Les prisonniers ne furent pourtant pas en grand nombre, la plupart ayant été délivrés par d'Hymbercourt, resté maître du faubourg; il plaça une forte garde en face de la ville, qui en était séparée par un espace découvert d'environ sept à huit cents pas, formant une esplanade où l'on avait abattu toutes les maisons capables de nuire à la défense de la place. Il n'y avait pas de fossé entre Liège et le faubourg, le terrain était trop pierreux en cet endroit pour qu'il eût été possible d'en pratiquer un. En face du faubourg était une porte par où l'on pouvait faire des sorties, ainsi que par deux brèches voisines faisant partie de celles que le duc avait fait faire aux murs après la bataille de Saint-Tron, et que l'on s'était contenté de réparer avec des palissades en bois. D'Hymbercourt fit tourner deux couleuvrines contre la porte, en dirigea pareil nombre vers les brèches, afin d'en imposer à ceux qui voudraient sortir de la ville, et revint ensuite à l'armée, qu'il trouva dans un grand tumulte.