Il tourna la tête un instant, et il lui suffit d'un coup d'œil pour reconnaître Gertrude Pavillon. Sa mante avait été déchirée, et elle était entraînée par un soldat français, entré avec plusieurs autres dans la petite chapelle où s'étaient réfugiées des femmes épouvantées, qu'ils avaient saisies comme leur proie.

—Attends-moi seulement un instant, cria-t-il à de la Marck; et il courut délivrer sa bienfaitrice d'une situation qu'il regardait avec raison comme fort dangereuse pour elle.

—Je n'attends le bon plaisir de personne, dit de la Marck en brandissant sa massue, et il commençait à battre en retraite, n'étant sans doute pas fâché d'être débarrassé d'un si formidable adversaire.

—Vous attendrez pourtant le mien, s'il vous plaît, s'écria le Balafré. Je ne veux pas que la besogne de mon neveu reste à moitié faite. Et tirant son épée à double tranchant, il attaqua de la Marck à l'instant.

Cependant la tâche qu'avait entreprise Quentin de délivrer Gertrude ne se trouva pas aussi facile qu'il se l'était imaginé. Celui qui s'en était emparé refusa de renoncer à sa prise; quelques-uns de ses camarades le soutinrent; Durward fut obligé d'appeler à son aide deux ou trois de ses compagnons pour accomplir sa bonne œuvre, et pendant ce temps la fortune lui ravit l'occasion qu'elle lui avait présentée. Lorsqu'il eut enfin réussi à délivrer Gertrude, la rue était déserte; il s'y trouvait seul avec elle. Oubliant alors la situation de sa compagne restée sans défense, il allait se mettre à la recherche du Sanglier des Ardennes, comme le lévrier suit le lièvre à la piste; mais Gertrude au désespoir, s'attachant à ses vêtemens, s'écria:—Par l'honneur de votre mère, ne me laissez pas ici! Si vous êtes homme d'honneur, protégez-moi, conduisez-moi chez mon père, dans la maison qui vous a servi d'asile ainsi qu'à la comtesse Isabelle. Pour l'amour d'elle, ne m'abandonnez pas!

Cet appel était désespérant, mais irrésistible; disant adieu, avec une amertume de cœur inexprimable, aux espérances qui l'avaient soutenu pendant toute la bataille, et qui avaient été un instant sur le point de se réaliser, Quentin, comme un esprit qui obéit malgré lui à un talisman, conduisit Gertrude chez son père, et y arriva fort à propos pour protéger le syndic Pavillon et sa maison contre la fureur de la soldatesque.

Cependant le roi et le duc entrèrent à cheval dans la ville par une brèche. Tous deux étaient armés de toutes pièces; mais Charles, couvert de sang depuis son panache jusqu'à ses éperons, gravit la brèche au grand galop, tandis que Louis s'avança du pas majestueux d'un pontife en tête d'une procession. Ils envoyèrent des ordres pour arrêter le sac de la ville, qui avait déjà commencé, et pour réunir les troupes. Ils se rendirent ensuite dans la grande église, tant pour protéger les principaux habitans, qui s'y étaient réfugiés, que pour y tenir une sorte de conseil militaire après avoir entendu une messe solennelle.

Occupé, comme l'étaient les autres officiers de son rang, à réunir ceux qui servaient sous leurs ordres, lord Crawford, au détour d'une rue conduisant à la Meuse, rencontra le Balafré. Celui-ci marchait gravement vers la rivière, portant à la main la tête d'un homme, qu'il tenait par ses cheveux ensanglantés, avec autant d'indifférence qu'un chasseur porte une gibecière.

—Eh bien! Ludovic, lui dit son commandant, que voulez-vous donc faire de ce morceau de charogne?

—C'est une petite besogne que mon neveu a faite aux trois quarts, répondit le Balafré, et à laquelle j'ai mis la dernière main. Un pauvre diable que j'ai dépêché là-bas, et qui m'a prié de jeter sa tête dans la Meuse. Il y a des gens qui ont de singulières fantaisies, quand le vieux Petit-Dos[85] leur met la griffe dessus; mais nous avons beau faire, il faut qu'il nous fasse danser tous, chacun à notre tour.