—Je suis surpris de vous entendre parler ainsi, dit le jeune Écossais en rougissant d'indignation. Une tête grise comme la vôtre devrait savoir mieux choisir ses sujets de plaisanterie. Si le vieux, duc a battu son fils dans son enfance, il ne l'a point battu assez. Il aurait mieux valu qu'il le fît périr sous les verges, que de le laisser vivre pour faire rougir toute la chrétienté du baptême d'un tel monstre!

—À ce compte, et de la manière dont vous épluchez le caractère des princes et des chefs, je crois que ce que vous avez de mieux à faire, c'est de devenir capitaine vous-même; car où un homme si sage en trouvera-t-il un qui soit digne de lui commander?

—Vous riez, à mes dépens, maître Pierre, et vous avez peut-être raison. Mais vous ne m'avez pas nommé un chef plein de vaillance, qui a de bonnes troupes à ses ordres, et sous lequel on pourrait prendre du service assez honorablement.

—Je ne devine pas qui vous voulez dire.

—Eh! celui qui est comme le tombeau de Mahomet (maudit soit le prophète!) suspendu entre deux pierres d'aimant; celui qu'on ne peut appeler ni Français ni Bourguignon, mais qui sait maintenir la balance entre eux, et se faire craindre et servir par les deux princes, quelque puissans qu'ils soient.

—Je ne devine pas encore qui vous voulez dire, répéta maître Pierre d'un air pensif.

—Et qui serait-ce, sinon le noble Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol et grand connétable de France? Il se maintient à la tête de sa petite armée, levant la tête aussi haut que le roi Louis et le duc Charles, et se balançant entre eux, comme l'enfant placé au milieu d'une planche dont deux de ses compagnons font monter et descendre successivement chacun des deux bouts.

—Et l'enfant dont vous parlez est celui des trois qui peut faire la chute la plus dangereuse. Mais écoutez-moi, mon jeune ami, vous à qui le pillage paraît un tel crime: savez-vous bien que votre politique comte de Saint-Pol est celui qui a le premier donné l'exemple d'incendier les campagnes pendant la guerre; et qu'avant les honteuses dévastations qu'il a commises, les deux partis ménageaient les villages et les villes ouvertes qui ne faisaient pas résistance?

—Sur ma foi, si la chose est ainsi, je commencerai à croire que pas un de ces grands hommes ne vaut mieux que l'autre, et que faire un choix parmi eux, c'est comme si l'on choisissait un arbre pour y être pendu. Mais ce comte de Saint-Pol, ce connétable, a trouvé moyen de se mettre en possession de la ville qui porte le nom de mon saint patron, de Saint-Quentin. (Ici le jeune Écossais fît un signe de croix.) Et il me semble que si j'étais là, mon bon patron veillerait un peu sur moi; car il est moins occupé que certains saints qui ont un bien plus grand nombre de personnes de leur nom: et cependant il faut qu'il ait oublié le pauvre Quentin Durward, son fils spirituel, puisqu'il le laisse un jour sans nourriture, et que le lendemain il l'abandonne à la protection de saint Julien et à l'hospitalité d'un étranger achetée, par un bain pris dans la fameuse rivière du Cher, ou dans quelqu'une de celles qui vont s'y jeter.

—Ne blasphème pas les saints, mon jeune ami, dit maître Pierre. Saint Julien est le fidèle patron des voyageurs, et il est possible que le bienheureux saint Quentin ait fait beaucoup plus et beaucoup mieux que tu ne te l'imagines.