—Et quelles paroles Crèvecœur a-t-il à prononcer au nom du duc de Bourgogne? demanda Louis en prenant un air de dignité convenable à la circonstance. Mais un instant! Souvenez-vous qu'en ce lieu Philippe Crèvecœur des Cordes parle à celui qu'il appelle le souverain de son souverain.
Crèvecœur salua, et reprit la parole:—Roi de France, le puissant duc de Bourgogne vous envoie encore une fois une cédule contenant le détail des griefs et des oppressions commises sur les frontières par les garnisons et les officiers de Votre Majesté; et ma première question est de savoir si l'intention de Votre Majesté est de lui faire réparation de ces injures.
Le roi, ayant jeté un léger coup d'œil sur la note que le héraut lui présentait à genoux, répondit:—Ces plaintes ont été soumises à notre conseil il y a déjà long-temps. Des faits allégués, les uns sont des représailles d'injures souffertes par mes sujets, les autres sont dénués de preuves; les garnisons et les officiers du duc se sont chargés eux-mêmes de tirer vengeance de plusieurs autres. Si pourtant il s'en trouve quelqu'un qui ne puisse se ranger sous aucune de ces trois classes, en notre qualité de prince chrétien, nous ne refusons pas de faire satisfaction pour les injures dont notre voisin pourrait avoir à se plaindre, quoique commises non-seulement sans notre autorisation, mais contre nos ordres exprès.
—Je transmettrai la réponse de Votre Majesté à mon très-gracieux maître, répondit l'ambassadeur; mais qu'il me soit permis de dire que, comme elle ne diffère en rien des réponses évasives qui ont déjà été faites à ses justes plaintes, je ne puis espérer qu'elle suffise pour rétablir la paix et l'amitié entre la France et la Bourgogne.
—Il en sera ce qu'il plaira à Dieu, dit le roi. Ce n'est point pas crainte des armes de votre maître, c'est uniquement par amour pour la paix, que je fais une réponse si modérée à ses reproches injurieux. Mais continuez à vous acquitter de votre mission.
—La seconde demande de mon maître, reprit l'ambassadeur, est que Votre Majesté cesse d'entretenir sous main des intelligences clandestines avec ses villes de Gand, de Liège et de Malines. Il requiert Votre Majesté de rappeler les agens secrets qui sèment le mécontentement parmi ses bons citoyens de Flandre, et de bannir de vos domaines; ou plutôt de livrer à leur seigneur suzerain, pour être punis comme ils le méritent, ces traîtres qui, ayant abandonné le théâtre de leurs manœuvres, n'ont trouvé que trop aisément un asile à Paris, à Orléans, à Tours, et en d'autres villes de la France.
—Dites au duc de Bourgogne, répondit le roi, que je ne connais pas les intelligences clandestines dont il m'accuse injustement; que mes sujets de France ont des relations fréquentes avec les bonnes villes de Flandre, par suite d'un commerce à l'avantage des deux pays, et qu'il serait aussi contraire aux intérêts du duc qu'aux miens de vouloir interrompre; enfin, que beaucoup de Flamands résident dans mon royaume, et jouissent de la protection de mes lois pour la même cause; mais que je n'en connais aucun qui s'y soit réfugié par suite de révolte ou de trahison contre le duc. Poursuivez. Vous avez entendu ma réponse.
—Avec autant de peine que celle de tout à l'heure, Sire, car elle n'est ni assez directe, ni assez explicite pour que le duc mon maître veuille la recevoir en réparation d'une longue suite de manœuvres secrètes, qui n'en sont pas moins certaines, quoique Votre Majesté les désavoue en ce moment. Mais je continue mon message.—Le duc de Bourgogne requiert en outre le roi de France de renvoyer sans délai dans ses domaines, sous bonne et sûre garde, les personnes d'Isabelle, comtesse de Croye, et de sa parente et tutrice, la comtesse Hameline, de la même famille, attendu que ladite comtesse Isabelle, qui est, par la loi du pays et l'inféodation de ses domaines, pupille dudit duc de Bourgogne, a pris la fuite hors de l'enceinte de sa juridiction, se dérobant à la surveillance qu'en prince attentif il devait avoir sur sa pupille: elle est ici sous la protection secrète du roi de France, qui l'encourage dans sa rébellion contre le duc, son tuteur et son seigneur naturel, au mépris des lois divines et humaines, telles qu'elles ont toujours été reconnues dans l'Europe civilisée. Je m'arrête encore une fois, Sire, pour attendre votre réponse.
—Vous avez fort bien fait, comte de Crèvecœur, dit Louis avec un ton de dédain; vous avez fort bien fait de commencer votre ambassade de bon matin; car si vous avez dessein de me demander compte de chaque vassal que les passions turbulentes de Votre maître peuvent avoir fait fuir de ses domaines, le soleil pourra se coucher avant que la liste en soit épuisée. Qui peut affirmer que ces dames sont dans mon royaume? et si elles y sont, qui ose dire que je les ai favorisés dans leur fuite, ou que je les ai prises sous ma protection?
—Sire, Votre Majesté me permettra de lui dire que j'avais un témoin dans cette affaire,—un témoin qui avait vu ces dames fugitives à l'auberge des Fleurs-de-Lis, située à peu de distance de ce château;—un témoin, dis-je, qui avait vu Votre Majesté en leur compagnie, quoique sous le déguisement, peu digne d'elle, d'un bourgeois de Tours; un témoin enfin qui a reçu d'elles, en votre royale présence, Sire, des messages et des lettres pour leurs amis de Flandre; qui a rapporté les uns et remis les autres au duc de Bourgogne.